François Bayrou a dérapé jeudi soir sur France 2 au sujet de la prétendue pédophilie de Daniel Cohn-Bendit. Cette affaire ressort épisodiquement à chaque fois que Cohn-Bendit devient gênant. Passé inaperçu à la sortie du livre en 1975, un passage ressort régulièrement dans le débat politique de caniveau, ça a été le cas en 2001, en 2004 Marine Le Pen avait relancé le débat et jeudi soir c’est François Bayrou qui est retombé dans une telle bassesse.
L’histoire commence en 1975 avec la parution du Grand Bazar de Daniel Cohn-Bendit. Un livre écrit dans le contexte que l’on connaît, avec la provocation habituelle de Dany le Rouge. Rien à l’époque n’est suggéré sur le passage aujourd’hui tant contesté. D’ailleurs, pour la “promotion” de cet ouvrage, l’auteur était invité chez Bernard Pivot à l’émission Apostrophe personne n’a jamais évoqué ce passage. Bernard Pivot écrit à ce propos dans le Journal du dimanche du 25 février 2001: «Daniel Cohn-Bendit n’avait été interpellé là-dessus par aucun des invités de l’émission. Ni par un homme d’ordre, le préfet Maurice Grimaud, ni par un catholique traditionaliste, Michel de Saint-Pierre, ni par le philosophe François Châtelet. Ni par moi non plus. Aucune protestation dans la presse, y compris à l’Express.»
Quinze ans plus tard, à la mi-janvier 2001 Bettina Röhl, la fille de l’ancienne terroriste de la Fraction armée rouge Ulrike Meinhof, propose à la correspondante de Libération, lors d’un entretien consacré à l’affaire Fischer, une enveloppe contenant une photocopie de ce passage du Grand Bazar concernant les jardins d’enfants : «Il m’était arrivé plusieurs fois que certains gosses ouvrent ma braguette et commencent à me chatouiller. Je réagissais de manière différente selon les circonstances, mais leur désir me posait un problème (…) Mais s’ils insistaient, je les caressais quand même». Libération n’utilise pas ces documents, qui étaient déjà dans le domaine public et qui n’ont pas donné lieu à des plaintes. 28 janvier. L’hebdomadaire britannique The Observer, dont une journaliste a également rencontré Bettina Röhl, publie un long article1 consacré aux passages incriminés du Grand Bazar. Dans la foulée, les quotidiens The Independent (Royaume-Uni), Repubblica (Italie) et Bild (Allemagne) y consacrent de courts articles. 22 février. Sous le titre “les Remords de Cohn-Bendit”, l’Express évoque à son tour des écrits devant lesquels «on est frappé de stupeur».
Dès lors, l’affaire prend en France et les Verts en pleine pré-campagne présidentielle en sont ébranlés. Rapidement Cohn-Bendit s’explique affirmant qu’il s’agit d’«un texte mal écrit, inaudible aujourd’hui, d’une légèreté insoutenable» tout en jugeant «dégueulasses» les accusations de pédophilie. Malgré ces déclarations, l’affaire prend une telle ampleur en France, que le député européen a dû se justifier à nouveau sur TF1 : «Ce que l’on peut me reprocher, c’est mon désir de provocation. Mais de grâce, arrêtons la chasse à l’homme. Je ne me laisserai pas assassiner en public, ni par TF1 ni par un autre journal.» Par la suite, Cohn-Bendit devra disparaître de la circulation pendant deux semaines, laissant au soin de quelques soutiens sa défense. Dans Libération, Philippe Sollers, Roland Castro et Romain Goupil dénoncent le «procès stalinien» fait à Cohn-Bendit. «A force de répéter que les soixante-huitards détiennent les rênes du pouvoir, de l’économie et des médias, ça devait dégénérer en chasse aux sorcières. Et ça finit par exploser», note Romain Goupil. Ajoutant qu’il s’était « exprimé d’une façon sans doute maladroite mais (…) en aucun cas pédophile ou violent avec des enfants, c’est exactement le contraire ».
Pendant plusieurs semaines, on avait parlé que de mai 68 et d’éducation exhumant les théories de Michel Foucault des mêmes années. Dans La Volonté de savoir, premier tome de son Histoire de la sexualité, Michel Foucault critiquait la place centrale donnée à la répression et l’idée que, pour s’en affranchir, il ne faudrait pas moins qu’une « levée des interdits » et « une restitution du plaisir dans le réel ». « Je ne dis pas que l’interdit du sexe est un leurre, écrivait-il, mais que c’est un leurre d’en faire l’élément fondamental et constituant ». Lors d’une conférence donnée à la Sorbonne, Daniel Cohn-Bendit avait d’ailleurs expliqué que dans les années 70, on s’interrogeait beaucoup sur la sexualité des enfants à la lecture de Freud ou de Reich. Il évoque un « be-soin maladif et permanent de la provocation ». « On se demandait sérieusement s’il fallait que les parents laissent leur porte ouverte quand ils faisaient l’amour, ou s’ils devaient la fermer », rappelait-t-il alors.
Tout cet historique pour rappeler que Cohn-Bendit a déjà eu l’occasion de s’expliquer sur cette affaire, et qu’il semble être grand temps de tourner la page. Je ne pense pas qu’il soit intéressant de faire revivre ce débat tous les dix ans. De plus, il ne me semble pas que ce soit de l’intérêt de cette campagne européenne de ressortir ces vieux écrits à des fins électoralistes.
Définitivement François Bayrou utilise de plus en plus les méthodes du front national pour récupérer quelques voix. Après avoir utilisé systématiquement la dénonciation des médias et des sondages qui le traiteraient comme l’ennemi public numéro un – une stratégie que Jean-Marie Le Pen a souvent employé, il s’est rendu dans le caniveau de la politique pour s’en prendre à Cohn-Bendit – comme l’avait fait Marine Le Pen en 2004. Il y a fort peu de chance que cette stratégie politique soit payante dimanche prochain et il est quasiment certains qu’elle lui coutera cher en 2012… Affaire à suivre.
1Conolly (Katie), « Sixties hero revealed as kindergarten sex author – He preached liberation to a generation. But did … », The Observer, 28 janvier 2001, p.3
Publié par arretsurlesmots 

sélectionnés le leader du front national est évoqué en moyenne 30 fois par mois soit environ cinq fois moins que François Bayrou par exemple et même moins qu’Olivier Besancenot (50 articles / mois). Ceci explique ses dernières tentatives de dérapages contrôlés. Cette semaine il annonçait que le maire de Marseille devrait bientôt s’appeler Ben Gaudin si la population d’origine maghrébine continuait à croître. Sans commenter cette sortie raciste, cette phrase me rappelle une des premières unes de l’Echos des Savannes que l’on voit ici.


