Si c’est gratuit c’est que ça ne vaut rien ?

Je vous ai parlé il y a quelques temps des Nouvelles Mythologies. Parmi les articles qui avaient attiré mon attention dans ce livre, l’un, signé Patrick Besson, traitait des journaux gratuits. L’auteur leur réservait quelques mots durs dont le sommet semblait atteint avec cette phrase : « quand on vous donne une chose pour rien, c’est qu’elle ne vaut rien ». Il concluait pourtant son article sur le fait que ces journaux étaient une « concurrence déloyale » avec cette interrogation : « Comment accepter qu’en démocratie un distributeur de croissants et de pains au chocolat gratuits officie à deux mètres d’une boulangerie pâtisserie où les mêmes produits sont vendus ?».

Soucieux de faire la part des choses au sujet de ces journaux tant décriés – on se souvient notamment de ces mots de Serge July au moment du lancement de 20 minutes en France : « Le recours au papier journal ne suffit pas pour faire un quotidien d’information » (Libération, 19 février 2002) – j’ai essayé de me plonger pendant quelques semaines dans la lecture des quatre titres principaux : Métro, 20 minutes, Matin Plus et Direct soir. Ne prenant guère les transports en commun, je remercie toutes les personnes qui m’ont rapporté ces précieuses sources pour parvenir à la collection suivante : onze exemplaires des deux premiers journaux cités, six des deux suivants (plus difficiles à trouver).

Lors de la fondation de Métro, Lord Rothermere avait annoncé vouloir faire « un journal gratuit, sans aucune tendance politique, mais avec beaucoup de couleurs et des articles courts ». Il annonçait, en outre, vouloir faire des unes affichant un « article à caractère humain contrebalancé par un article plus sérieux ». Nous allons voir que cet objectif semble rempli. En effet, l’analyse des unes de ces journaux montre clairement une survalorisation des informations habituellement reléguées en fin de journaux dans les quotidiens traditionnels. Ainsi dans Métro, les articles référencés en une renvoient tout d’abord aux sports (14 occurrences) à égalité avec les articles d’actualités concernant notre pays, puis viennent les infos people (10) suivies de l’actualité internationale et locale (6). On retrouve ce classement dans tous les gratuits avec quelques différences toutefois, 20 minutes présente moins de titre en une sur les « people » mais un peu plus de sujet locaux. Notons que parmi les grands titres de ces journaux qui m’ont marqué, 20 minutes a fait deux unes sur le football et une sur facebook, tandis que Métro en a fait une sur la « Star Academy » et le jeu « PES », Direct Soir a même osé un gros titre sur les « rubik’s cube »…

En analysant ces unes on voit que le paroxysme du « modèle Girardin » mène à une information orientée vers des sujets considérés comme secondaires par les quotidiens payants. Corollairement, l’intérieur du journal va dans ce sens. A l’image du JT de Jean-Pierre Pernault, l’actualité internationale est réduite à peau de chagrin, environ une page par gratuit (un peu plus dans Matin Plus notamment grâce aux pages réalisées par Le Monde et Courrier International ; un peu moins dans Direct Soir ou les informations sont expédiées en quelques brèves). Les articles de fonds sont extrêmement rares, les premières pages de Métro ou l’interview en « une » de Direct Soir sont ce qu’on peut considérer de plus poussé en terme d’analyse. Les autres sujets sont des brèves, signées AFP dans Métro, non-signées dans les autres quotidiens gratuits. 20 minutes affiche le plus grand nombre de journalistes, mais les articles écrits sont aussi courts que des brèves AFP, ce sont en fait essentiellement des reformulations avec des titres accrocheurs souvent basés sur des jeux de mots aléatoires ( « le public donne de la voix », « baisse de régime », « Califournaise »). Didier Pequery (Métro), affirme que son journal ne fera jamais d’investigation ni d’exclu, par manque de temps et d’argent, il ne concurrence donc pas les autres quotidiens : « nous n’en avons ni les moyens ni la vocation ». Cet aveu est généralisable aux autres quotidiens gratuits, on ne trouve donc pas du tout une substitution à la presse payante mais simplement la présentation neutre de l’essentiel de l’actualité à laquelle on a ajouté une grosse dose de sport et de people. Notons que chez Métro, on appelle les pages people « Culture » alors que chez Direct Soir on préfère l’appellation « V.I.P. ». Quoi qu’il en soit, quel que soit le nom que les journaux lui donnent, le poids de ces informations est toujours environ égal à celui de l’actualité internationale.

Dans une conférence donnée à l’IEP de Paris, Eric Dupin affirme que ces journaux présentent « un dangereux rapport à l’information en insinuant qu’une information « gratuite » et incomplète suffit pour se faire une idée juste de problèmes complexes. ». De plus, pour lui, « rendre l’information gratuite revient à minimiser voir à nier la valeur ajoutée ». Pour conclure, j’ai envie de dire à Patrick Besson de se rassurer, les pains au chocolat que l’on distribue dans la rue sont certes gratuits mais ils semblent bien trop secs et bien trop peu fournis en chocolat pour concurrencer ceux de la pâtisserie…

4 commentaires pour Si c’est gratuit c’est que ça ne vaut rien ?

  1. Greg dit :

    Le Monde faisait paraître cette semaine cet article, intitulé Pernault, tête de turc des manifestant, je vous le fais suivre:

    Dans la manifestation, on a vu son effigie sur une petite pancarte, accompagnée d’un discours moqueur et de son nom volontairement orthographié « Pernod », comme la marque de pastis. Dans les assemblées générales étudiantes, à Villetaneuse ou à Rennes, son patronyme a été sifflé. Autour des piquets de grève des cheminots, on l’accuse d’avoir stigmatisé un mouvement « prenant la France en otage ». Sur les sites alternatifs Indymedia ou Agoravox, nouvelles bibles des manifestants, ses journaux télévisés sont critiqués comme autant de signes de son supposé « militantisme sarkozyste ».

    Jean-Pierre Pernault, présentateur vedette du journal télévisé de la mi-journée de TF1, le plus regardé de France, est devenu en quelques jours le symbole de ces médias désormais largement contestés dans les AG des grévistes. Ce n’est pas tout à fait la première fois que le journaliste de la Une est ainsi critiqué. Les « Guignols de l’info », sur Canal+, mettent régulièrement en scène sa marionnette, campée au coeur de la France profonde et concluant ses interventions d’un : « N’oubliez pas de voter à droite. »

    Mais son nom a paru, pendant les grèves, symboliser à lui seul TF1, chaîne la plus populaire, mais aussi propriété de Martin Bouygues, ami de Nicolas Sarkozy. Ce qui fut reproché à Pernault ? D’abord sa vision d’une France qui fait la part belle à la ruralité quand les conflits sociaux sont d’abord urbains. Le 14 novembre, un cheminot gréviste fustigeait ainsi « cette vision d’une France divisée entre ceux qui crèvent la dalle et ceux qui se passionnent pour le tissage en Ardèche ». Mais on lui reproche aussi, plus encore que la hiérarchie des reportages dans son journal, ses mots et même ses mimiques pour présenter l’opposition à la réforme des régimes spéciaux.

    De fait, si de nombreux reportages montrent syndicalistes et grévistes, dès le 12 novembre, lors des premiers arrêts de travail dans les transports, Jean-Pierre Pernault annonce en troisième titre de son journal : « A partir de mercredi, une grève illimitée », hausse les épaules et poursuit : « Et, une nouvelle fois, ce sera aux usagers de se débrouiller pour aller travailler. » Quelques minutes plus tard, lançant un reportage rappelant les grandes grèves de 1995, il explique : « Les grévistes d’aujourd’hui protestent contre la réforme des régimes spéciaux qui était dans le programme de Nicolas Sarkozy et c’est pour cela qu’il a été élu. » Le lendemain, après avoir annoncé que « plusieurs sondages confirment l’hostilité des usagers à cette grève et revendiquent la liberté de voyager », Jean-Pierre Pernault redit : « La mobilisation se heurte à la volonté de créer un système plus équitable de financement des retraites. C’était dans le programme de Nicolas Sarkozy et il a été élu en partie pour ça. » Le 14 novembre, le journaliste s’étonne : « La grève doit s’arrêter, tout de même, car des négociations s’ouvrent. » Le 15 : « Les usagers commencent à en avoir ras le bol. » Le 16 : « Les usagers en ont ras le bol », et les embouteillages sont monstres, mais, « malgré cette immense pagaille, sept syndicats ont demandé à leur base de poursuivre la grève ». Le 19, « la pagaille continue », le 20 novembre, « journée de grève des fonctionnaires, des écoles sont fermées, parfois on accueille les enfants, mais il n’y a pas de cantine ». Le 21, « moins de 23 % de grévistes, mais cela continue à provoquer la pagaille. Cela devient fatigant pour tout le monde. Sept Français sur dix pensent que la grève n’est pas justifiée, selon un sondage Opinion Way, et, pourtant, elle continue ». Le 22, « le métro est encore aux 3/4 bloqué, alors qu’il y a à peine 10 % de grévistes », et le JT s’intéresse à la grève vue de Caumont-L’Eventé, un petit village du Calvados « où les vaches ne regardent jamais passer les trains, et pour cause : il n’y en a pas ».

    A TF1, on n’ignore pas ces critiques répétées contre Jean-Pierre Pernault. Si celui-ci ne souhaite pas s’exprimer, sa rédactrice en chef, Anne de Coudenhove, assure cependant que « cela relève de la caricature ». Et revendique un seul souci : « Etre au plus près des gens qui nous regardent. »

  2. Antoine dit :

    Bof, la comparaison d’Eric Besson trouve vite ses limites.

    Pour les journaux, le coût de production d’une unité supplémentaire est faible : le plus cher n’est pas d’imprimer le journal, mais de le réaliser (journalistes, maquettistes…)

    Pour les pains au chocolat, ce n’est pas le cas : le coût de fabrication d’un pain au chocolat supplémentaire est (presque) égal au coût de fabrication du premier pain au chocolat.

  3. Antoine dit :

    Oups, lapsus, *Patrick* Besson.

  4. Greg dit :

    Oui enfin la limite c’est surtout que je ne crois pas un instant que les journaux gratuits aient la même valeur que les payants c’est pourtant là que serait le bien fondé de sa comparaison.

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