Une leçon de communication

Il nous l’avait annoncé, il a tenu parole, Nicolas Sarkozy est donc intervenu à la télévision pour présenter ses mesures pour concernant le pouvoir d’achat. Sur ce blog je m’arrête régulièrement sur les mots, c’est le principe, alors je me suis amusé à répertorier les mots qu’il a utilisé le plus souvent et à les compter. Je vais vous présenter dans un premier temps les mots qu’il a le plus prononcé pour ensuite vous montrer les différentes figures d’emphase employées, je finirai par quelques remarques générales sur ce discours et ce qu’il nous apprend de la conception qu’a Nicolas Sarkozy de sa fonction.

Les mots que l’on retrouve le plus régulièrement n’ont rien de surprenant. Utilisé 22 fois en 45 minutes, le mot « travail » arrive en tête. Il l’a dit il veut « réhabiliter le travail » (5) pour redonner du « pouvoir d’achat » (16). Le but principal de cette intervention étant la présentation de mesures sur ce thème, il n’est donc pas surprenant, que le terme « pouvoir d’achat » apparaisse si fréquemment.

La première partie de l’interview a été centrée sur l’actualité, ce qui explique notamment que l’on retrouve parmi les termes les plus cités celui de « policiers » (qui avec le mot « police » et « forces de l’ordre » représente 25 termes), de « fonctionnaire » (10, plus cinq occurrences au terme « fonction publique ») et de « partenaires sociaux » (9).

Par la suite, il a présenté ses mesures. La plupart tournent autour de l’idée de « négociation » (8), entre l’«entreprise » (13) et les « salariés » (8). Ces négociations doivent se conclure par des « accords » (11) pouvant mettre fin aux « 35 heures » (9) en échange de compensation salariales ou plus simplement aboutir à un rachat de « RTT » (6).

D’un point de vue rhétorique, Nicolas Sarkozy a compris « qu’enseigner c’est rabâcher ». Il utilise beaucoup de procédés rhétoriques d’instances, telles les répétitions ou allitérations : retenons ces trois exemples : « A essayer d’expliquer l’inexplicable on s’apprête à excuser l’inexcusable », « laissant les trafiquants trafiquer », « on ne peut l’accepter, je ne l’accepte pas ».

On sent que ce discours a été travaillé par le simple fait qu’il y a une réelle cohérence entre le message délivré et le vocabulaire employé. A titre d’exemple, il a annoncé vouloir se pencher vers le droit des victimes (« les droits de l’homme auxquels je pense sont les droits des victimes »). Ainsi quand il parle des « victimes » (5) il utilise des termes tels que « courageux », « exemplaire de sang-froid », « remarquable », « extraordinaire ». Alors que pour lui les « voyous » (5) – qui semble être le mot policé pour dire racailles – sont tous des « trafiquants » (7). La répétition de ce mot « trafiquant » concentré au début du discours est assez surprenante. Ils sont « déstructurés », « récidivistes » (4) et « prêt à tout » même à « tirer » (11) c’est pourquoi qu’ils soient « mineurs » ou non ils doivent passer en « cour d’assise ».

Dans ce discours, Nicolas Sarkozy a montré ce qu’il pensait de sa mission de Président de la République. On n’en doutait pas, mais les mots le confirment il a une vision très personnifiée du pouvoir. J’ai compté un peu moins d’une centaine d’utilisation du pronom « je » contre à peine une dizaine de « on » et de « nous », ainsi que huit utilisation du « moi » (2 « moi-même » et trois « moi, je »). Certes il affirme qu’avec les « ministres » (6) et le « Premier Ministre » (4), ils forment « une équipe ». Mais il s’engage en première ligne. Affirmant que pour lui le chef n’est pas derrière mais devant son équipe, il a utilisé beaucoup de formule telle que « j’ai été élu pour… » (4). Les verbes qu’il utilise le plus fréquemment sont « faire » (env. 20) ou « conduire » (6), ce qui montre qu’il est aux commandes, il entend rendre des comptes aux Français et s’engage en son nom. Ceci est visible par la présence de nombreux éléments de son programme, on retrouve par exemple la formule « travailler plus pour gagner plus » à trois reprises, le mot « plus » apparaissant d’ailleurs neuf fois au total. Il veut arriver au « plein emploi » (4) en accompagnant ceux qui veulent « s’en sortir » (8), il s’y engage devant « les Français », terme que l’on retrouve à dix neuf reprises.

On peut dire qu’on a assisté à un cours de communication politique, deux erreurs sont pourtant relevables dans cet exposé. Pour quelqu’un qui entend lutter contre « la pensée unique » (2) et la « pensée convenue », il a fait des erreurs bien habituelles dans le discours politique. La première est sans conséquence elle prête juste à sourire, il a parlé de SMIG qui a pourtant été remplacé par le SMIC il y a 37 ans… La seconde est plus regrettable car bien trop habituelle, il a justifié sa politique d’ « immigration choisie » par la situation en banlieue, un amalgame pour l’instant non-relevé par les médias, mais ça ne saurait tarder…

6 commentaires pour Une leçon de communication

  1. Anonymous dit :

    Article très intéressant, juste une petite remarque, j’attendais un peu plus d’explications sur les significations des termes employés. Il est clair qu’ils n’ont pas été choisis au hasard, qu’ils transmettent à eux seuls un message, aussi aurai-je aimé un peu plus d’approfondissement et de décryptage.
    Bon courage et merci pour ce blog.

  2. Greg dit :

    C’est toujours une grande question que la quantité d’analyses à fournir. Le format d’un blog est contraignant, c’est pourquoi j’essaie souvent de présenter le maximum d’éléments sans trop donner mon opinion pour que chacun puisse interpréter et se forger l’opinion qu’il souhaite.
    Personnellement, j’ai trouvé l’utilisation des mots habiles et en accord avec le but de ce discours. Je regrette l’amalgame fait entre voyou et trafiquant. Tout comme l’amalgame plus grave, à mon avis, entre voyou et immigration non contrôlée. J’aurais pu aussi analyser les piques assez nombreux que Nicolas Sarkozy a lancé à son prédécesseur.
    Dans tous les cas je suis ouvert au débat après chaque publication d’ article. Cela peut être une occasion de renforcer l’analyse, et d’affirmer plus précisément mon point de vue. Je trouve en tout cas très habile de la part de notre président de toujours trouvé la légitimité de ses actions dans ce « j’ai été élu pour ». C’est une façon de rappeler qu’il est investi d’une mission pour laquelle il a recueilli une majorité et qui n’est donc pas vraiment discutable. Après c’est mon point de vue.
    J’aurais aimé qu’il y ait une analyse poussée des gestes qu’il a fait hier. Je ne suis pas un spécialiste, mais j’aime regarder les mouvements qui sont calculés et contrôlés. Je me suis aussi demandé pourquoi il semblait toujours mettre en avant son alliance à l’image. Beaucoup de pistes de réflexions sont possibles sur ce discours.

    Merci beaucoup pour l’intérêt que vous portez à ce blog.

  3. Greg dit :

    On m’a demandé une analyse un peu plus poussée de ce discours. J’ai dans un premier temps botté en touche en émettant à nouveau une remarque proche de la forme. Je voudrais à présent revenir sur ce discours en m’intéressant davantage au fond.
    Dans ce discours, il y a finalement eu trois moments faciles à distinguer, d’abord il a abordé les questions de sécurité en banlieue, puis les grèves pour la sauvegarde du système de retraite enfin il a présenté ses mesures pour le pouvoir d’achat. Mesures ancrées dans le contexte précédemment cité. Avant de venir, il savait bien entendu qu’il aborderait ces trois thèmes c’est pourquoi j’aimerais montrer que l’un des points principaux de ce discours c’est l’entremêlement de ces sujets.
    Tout d’abord revenons à l’amalgame jeune de banlieue – trafiquant – immigration choisie. Plusieurs façons de l’interpréter. Tout d’abord, sur le jeune de banlieue qui serait un « trafiquant ». Il y a une obsession dans le discours de Sarkozy de se tourner du côté des victimes et d’opposer aux agresseurs des sanctions plus fortes. Sanctions plus simples à annoncer que l’on a précédemment diabolisé ceux-ci. Je ne vois pas en quoi ces jeunes sont des trafiquants (ce n’est pas une façon de cautionner leurs actes mais un simple constat). On peut imaginer que le terme trafiquant doit avoir un impact important sur la population. Il a aussi systématiquement voulu renoncer à l’idée que ces actes s’inscrivaient dans un contexte social particulier qu’est celui de la vie difficile en banlieue. Il voulait faire passer un mot d’ordre de sécurité (je veux le droit à la sécurité pour les personnes de banlieues comme pour les personnes du centre ville a-t- il affirmé en résumé) et non de justice sociale, ce terme doit faire parti du procédé employé. L’amalgame suivant s’ancre dans l’évolution du discours traditionnel sur l’immigration. Jacqueline Dahlem avait montré que le discours sur l’immigration s’était détourné de son approche humaniste originelle pour s’ancrer dans un discours économique, juridique et politique. L’immigré était tout d’abord vu comme un projet personnel, il est maintenant un projet politique, de plus en plus souvent associé au mot « problème ». Plusieurs pistes sont évocables ici. Tout d’abord, il y a la possibilité de justifier la politique d’expulsions des immigrés clandestins sur laquelle il n’est pas revenu dans ce discours, de plus cela permet de justifier la politique d’immigration choisie. En présentant un lien de causalité là où il n’y en a pas, on justifie tout et n’importe quoi. On peut aussi imaginer que dans cette pré-campagne pour les municipales c’est un clin d’œil à peine masquer à l’électorat frontiste. La chose que je regrette le plus, c’est que ce lien n’a pas ou peu été mis en relief par la presse.
    En ce qui concerne la « grogne des fonctionnaires ». On peut noter que le président a beaucoup communiqué sur le fait qu’il ne voulait pas qu’on les considère comme des privilégiés. Il ne veut probablement pas trop se les mettre à dos pour plusieurs raisons, ce sont des personnes qui sont aptes à se mobiliser et à bloquer le pays (ce qui engendre corollairement une baisse de la popularité du président), c’est un électorat qui n’est pas forcément acquis à droite mais dont celle-ci ne peut pas non plus se détacher et enfin, d’autres réformes vont être annoncées, il ne faut pas griller son joker trop tôt. Cet attachement aux fonctionnaires s’est vu dans plusieurs moments, d’une part il a été ancré dans le discours sur les banlieues. Le mot force de l’ordre est apparu souvent, mais on y aussi entendu des termes comme « tirer sur un fonctionnaire est un crime ». On insiste beaucoup sur cette qualité de « fonctionnaire ». En contrepartie son discours sur les fonctionnaires est teinté d’un discours sur les délinquants. Les saboteurs seront eux aussi jugés en cour d’assises, autant dire qu’ils sont eux aussi des « trafiquants ».
    Enfin, pour revenir sur les mesures proposées. Elles se basent pour la plupart sur l’idée de travailler plus pour gagner plus. Pendant la campagne ce thème a été beaucoup critiqué : les trente-cinq heures n’ayant jamais interdit de faire des heures supplémentaires l’opposition voyait mal comment ce slogan pouvait marcher. Mais il a fait mouche, et le but ici était de le marteler un peu davantage. Il veut réhabiliter la valeur travail, comme il s’est efforcé de le dire et pour ça, il entend bien abroger petit à petit la loi sur les 35heures. Il ne pourra pas le faire sans l’accord des salariés, il va donc essayer de justifier ceci par une hausse des salaires. Il est marqué par les mouvements sociaux actuels et c’est pourquoi il a martelé des termes comme « accords » ou « partenaire sociaux », ces réformes s’ancreront dans un « agenda social », elles se feront dans la négociation pas dans la lutte.

    Voilà la façon dont j’ai envie d’analyser le discours, mais je suis ouvert au débat. Merci à l’intérêt que vous portez à ce blog.

  4. Anonymous dit :

    Merci pour ces éclaircissements très intéressants, j’attends avec impatience votre prochaine analyse.
    Cordialement.

  5. Anonymous dit :

    juste une petite remarque sur les voyous qui méritent la cours d’assise: certes, la tentative d’homicide semble flagrante…Mais est-ce au président de « décider » de la juridiction compétente?
    J’avais appris un peu de droit dans ma jeunesse (et dans une école publique) et je croyais fermement que la constitution Française avait décidé la séparation de la justice et de l’état. La justice sera libre et indépendante du pouvoir…à moins que je ne confonde avec la religion…
    Et félicitations pour ton blog et plus encore pour le temps et les précisions que tu apportes dans tes commentaires.
    LeReupe

  6. Greg dit :

    Un jour un auteur peu connu et sans avenir avait théorisé l’idée de séparer le législatif et le judiciaire du politique, mais qui connaît ce monsieur Montesquieu? On le voit tout de même bien moins souvent que Sarkozy à la télévision!

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