Pour une politique de civilisation, LE livre !

Les éditeurs doivent rivaliser d’imagination pour faire vendre leurs livres ; impossible pour eux de ne pas profiter de l’extraordinaire publicité que Nicolas Sarkozy a faite au livre d’Edgar Morin. Le livre a donc récemment été réédité et un bandeau rouge ajouté par l’éditeur nous signale que c’est « le livre ! ». Etant donné que c’est LE livre, je l’ai lu.

Quelques surprises tout d’abord, c’est un tout petit ouvrage très facile d’accès, dans un style simple et limpide que je n’aurais pas prêté au président de l’association pour la pensée complexe. Le sociologue déroule sa pensée tout au long de ce livre nous présentant les crises de notre civilisation avant d’expliquer comment en sortir. Je vais essayer de vous restituer en quelques lignes cette pensée avant de voir en quoi il peut être surprenant qu’elle ait été reprise par Nicolas Sarkozy lors de ses vœux du 31 décembre et lors de son allocution à la presse.

Selon Edgar Morin, la France se trouve actuellement dans « une situation précrisique et polycrisique », autrement dit nous sommes face à une multitude de crises mais nous ne sommes pas encore au stade de la Crise avec un grand « C ». Ces crises sont tangibles à travers plusieurs indicateurs, les banlieues qui brûlent sont un « indicateur paroxystique d’un mal beaucoup plus général », mais il note aussi « le réchauffement climatique », « la vache folle », « les zones d’insécurité », « le chômage »… Pour lui, il est « impensable que l’humanité maintienne ce rythme d’autodestruction », « l’élévation du niveau de la vie est gangrénée par l’abaissement de la qualité de vie ». « Ce nouveau mal de civilisation » vient du fait que « l’essor des nouvelles techniques » est allé de pair avec l’avènement de perturbations économiques et d’un taux de chômage élevé notamment par la disparition de certains métiers tels que « les concierges, les préposés aux trains, métros, péages, parking… ». Il remarque de surcroît que le développement des grandes villes n’a pas qu’entrainé un « dépérissement des campagnes », il a aussi généré un rythme stressant pour les citadins du « métro-boulot-dodo », une disparition de nombreux tissus de convivialités notamment à travers la disparition des commerces de proximité, et de l’effritement des solidarités de village ou de voisinage dû au développement des villes-dortoirs. Ces faits qu’il met en relief semblent être un terrain probable pour développer une situation d’anomie durkheimienne.

La solution proposée par Edgar Morin est donc de mettre en œuvre une politique de civilisation qui vise à « régénérer complètement la vie sociale, la vie politique et la vie individuelle ». Il n’est pas favorable à une politique de relance du pouvoir d’achat comme le font souvent les gouvernants puisque selon lui « le pouvoir d’achat a triplé en trente ans, mais cette réussite économique spectaculaire est humainement chèrement payée ». Il faut une politique multidimensionnelle, car à l’instar des mouvements féministes, il souligne que « tout est politique ». « Bien des problèmes, mal-être, malaises, insatisfactions, qui semblent relever des vies individuelles, doivent entrer dans le politique ». Mais, le but n’est pas de toucher petit à petit à tous les domaines, le but est bien d’entreprendre une politique qui prenne en compte que tout est lié. Donnons un exemple concret : piétonniser une ville implique de mettre en œuvre d’importants travaux dont le coût semble parfois trop important, sauf que selon E.Morin on oublie dans nos calculs de prendre en compte les futures économies que ces travaux feront à la « sécu » puisqu’ils entraineront une amélioration de la qualité de vie des citoyens qui ira de pair avec une baisse du stress, des bronchites, de l’asthme,… pour lui « le genre de vie de nos civilisations joue un rôle dans les maux chroniques » dont nous souffrons. S’il fallait résumer cette politique multidimensionnelle en une formule, elle serait probablement : « remplacer la quantité par la qualité, le plus par le mieux ». Il appelle à « révolutionner notre mode de vie, notre mode de produire, notre mode de consommer à la fois pour survivre et pour vraiment vivre ». Concrètement Edgar Morin invite à favoriser les petites exploitations agricoles basées sur les produits de qualités qui respectent l’environnement, il souhaite que l’on aide les petits commerçants et artisans à se réinstaller dans les villages, il voudrait aussi que l’on crée des emplois visant à protéger l’environnement, à entretenir les espaces naturels, à aider les personnes à résoudre leurs problèmes administratifs, tous les métiers que l’on peut imaginer pour recréer de la solidarité et de la convivialité. Il appelle aussi à créer 300 000 postes d’assistants de vie pour que « nos vieux » ne finissent plus dans des « mouroirs ». Il veut que la politique aide toutes les bonnes volontés à se développer et que parallèlement les hommes politiques se lancent dans une politique de grands travaux afin de remettre le pays dans un cercle vertueux. Il résume ce programme en quatre points : solidariser (pour lutter contre l’anomie) ; ressourcer (pour se battre contre l’anonymisation), convivialiser (recréer du lien social pour améliorer la qualité de vie) et enfin moraliser (pour lutter contre l’égoïsme et « réveiller la foi d’appartenance à la communauté de destin humain »).

Je ne vais pas entrer trop en détails dans ce que je trouve surprenant dans l’appropriation faite par le tandem Guaino-Sarkozy de cette politique de civilisation, je vous invite à lire ce livre et à vous faire votre propre opinion mais notons tout de même quelques points. Lors de son discours à la presse Nicolas Sarkozy n’a pas cité le socialisme comme politique de civilisation, c’est pourtant le modèle même d’Edgar Morin. Selon lui, « Marx rejoignait les chantres du progrès, pour qui les sciences, la technique, l’industrie, portent dans leur développent même la promesse de l’épanouissement humain ». La référence à Marx est très présente dans cet ouvrage, outre les allusions à Vaclav Havel, Solidarnosc, et aussi François Mitterrand (notamment dans l’emprunt de la formule « changer la vie »). Même si Morin est très critique quant aux applications concrètes du socialisme – notamment en URSS – qui ont « trahi et inversé » la théorie de Marx, il n’en demeure pas moins inspiré par elles. On peut noter, de plus, que parmi les points importants de son ouvrage deux me semblent tout à fait contradictoire avec les promesses électorales de Nicolas Sarkozy. Tout d’abord, il appelle à réduire la place du travail dans nos vies pour consacrer plus de temps au farniente, on est bien loin du « travailler plus » de notre président. De plus, il appelle à une décroissance du rôle de l’argent et du profit, et corollairement à ne pas faire une politique de relance du pouvoir d’achat, là encore c’est surprenant que ce soit « le candidat du pouvoir d’achat » qui reprenne ses idées. Ceci explique probablement la réaction de l’auteur le 9 janvier dans les colonnes de Libération : « J’ai deux désaccords très importants avec Sarkozy : sur la politique extérieure, où je vois un alignement sur Bush ; et sur l’intérieur et la politique inhumaine envers les immigrés. Pour le reste, il y a une marge d’incertitude et il peut évoluer.[…] Le chef de l’État est un personnage plastique, en mouvement. Il n’a pas encore pris conscience du caractère radical d’une politique de civilisation. »

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