40 ans après, un article toujours d’actualité.

On parle beaucoup du rôle du président de la République actuellement. Un peu par hasard, je suis tombé sur des débats qui avaient animé les colonnes du Monde en 1965 au moment de la première élection présidentielle au suffrage universel direct. Je n’ai pas pu resister à li’dée de vous retransmettre le texte. J’ai d’abord voulu le modifier un peu pour le rendre plus actuel et plus lisible, mais finalement je préfère vous le restituer tel quel, à vous de juger! Rappelons juste que le 5 décembre dont il parle est bien entendu le jour du premier tour de l’élection présidentielle.

CESBRON (Gilbert), « Les « pestilentielles » », Le Monde, 25 novembre 1965, n° 6490, p.4

Pour bien des Français dont je suis, l’air est empoisonné jusqu’au 5 décembre, nous ne sommes pourtant ni des blasés ni des « inconditionnels » ; nous pensons que la démocratie est le moindre mal et qu’en la matière cette définition modeste est la seule recevable. Cette démocratie, nous en connaissons bien les tares ; nous les préférons à d’autres, voilà tout.

Nous savons aussi que ce mot là s’entend de diverses façons et qu’on en tire des conséquences parfois opposées. Ainsi, il pourrait sembler plus rationnel que les Français de telle région votent pour un homme qu’ils connaissent et qui connaît leurs problèmes, et qu’à leurs tour ces élus choisissent entre eux, afin de l’élever au poste suprême, l’homme qui leur semble le mieux doué. Malheureusement, dès qu’ils sont loin des électeurs commettent bien des sottises et des malhonnêtetés, matérielles ou morales. L’hémicycle est un théâtre où le langage s’enfle, le donnant-donnant s’instaure et les coalitions prennent le pas sur les alliances. Bref, l’élection présidentielle à deux degrés aboutit à préférer Deschanel à Clémenceau, à contraindre Millerand à démissionner et à réélire Lebrun.

L’élection directe au suffrage universel, on pourra vite en inventorier les tares ; l’exemple des Etats-Unis, pour différent que soit le mécanisme, permet déjà de les prévoir. L’expérience du 5 décembre serait grave, essentielle, passionnante si elle avait vraiment lieu ; mais, malgré le suspens méprisant qu’il nous a infligé et le révoltant chantage du chaos dont il use, le général de Gaulle sera réélu, et ne l’est-il pas déjà ?

Ceux qui se présentent contre lui n’ont en vue que « l’horizon 72 » ou quelque millésime antérieur, car, avec une belle muflerie, ils expédient allégrement dans l’autre monde « le plus illustre des Français » avant la fin du septennat. Voilà donc nos candidats obligés – tout en n’en croyant rien – de nous faire croire qu’ils ont la moindre chance le 5 décembre. Cela fausse le dialogue ; ou plutôt le monologue ; ou plutôt cette foire grossière où les visages comptent d’abord. Si M. Mitterrand se rasait un peu mieux, il aurait plus de chances ; si les initiales de M. Tixier-Vignancour ne formaient pas le sigle de la télévision, il en aurait peut-être moins – voilà où nous en sommes. C’est le dernier nommé qui donne le ton, d’une manière détestable, avec son cirque ambulant et ses « magnifiques jeunes gens » si prompts à casser la figure des contradicteurs.

Ces immenses gueules placardées sur les murs rappellent à la fois Hitler Et Johnny Hallyday, Mao Tse-toung et le soutien-gorge machin. Pour un futur chef des français, il s’agit de se lancer comme une lessive. Je suis bien naïf ou retardataire, mais cela m’inquiète et m’humilie. Si le fils d’un des candidats était champion de natation, il ferait beaucoup pour les chances de papa. Voilà où on en vient quand on en appelle directement à un peuple qu’on a, entre temps, abruti ou laissé abrutir de propagande, de publicité, de télévision ou de tiercé. Car le remède n’est point de ne pas en appeler au peuple ; il serait de le désintoxiquer – ce qui exigerait des gouvernements à venir le seul vrai courage politique : affronter l’impopularité. La fameuse stabilité le leur permet enfin.

Est-ce que, oui ou non, le fait de vois cinq ou six films chaque semaine procure une sorte d’aliénation très préjudiciable ? Psychiatres et juges répondent oui ; l’O.R.T.F. répond non. Est-ce que oui ou non, le fait de gagner des sommes considérables par le seul jeu de hasard est de nature à fausser toutes les valeurs sociales et morales ? N’importe quel honnête homme répond oui ; l’Etat français, initiateur et bénéficiaire du tiercé, répond non.

Si, parmi les poisons du siècle, je cite ces deux-là, c’est qu’ils tiennent leur rôle dans « ces présidentielles », lesquelles se jouent sur le petit écran et figurent, aux yeux de beaucoup de Français, un gigantesque tiercé. Soyez-sûrs que la prochaine fois, on prendra des paris ! et qu’on verra proliférer des gadgets comme aux Etats-Unis, lesquels demeurent, hélas ! ici encore notre guide et notre modèle. L’un des candidats n’a-t-il pas cru devoir faire écrire de lui dans une brochure dont la démagogie illustre mon propos, qu’il est « en quelque sorte un Kennedy français » ? Un tel slogan donnerait envie à n’importe qui de crier « Vive de Gaulle ! ». Comment des hommes estimables laissent-ils leurs propagandistes utiliser des arguments et des formules dont un marchand de savon ne voudrait plus ? Mais eux-mêmes ne multiplient-ils pas les promesses gratuites et contradictoires ? C’est, pour deux semaines encore, le règne de l’irresponsabilité et de l’impunité.

Pour moi, je compte les jours d’ici le 5 décembre. Chaque fois que, sur les ondes, un journaliste parle des élections « présidentielles », je ne sais quel inconscient malveillant me souffle « pestilentielles »…

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3 Responses to 40 ans après, un article toujours d’actualité.

  1. Zorro De Conduite dit :

    Effectivement, c’est pour le moins troublant! Merci d’avoir trouvé cet article. S’il trouvait les élections de 1965 « pestilentielles », je me demande ce que Cesbron penserait de notre présidence actuelle.

    Merci aussi pour votre passage et pour le petit mot. 🙂

    Amicalement,

  2. c0quelicot dit :

    Ce paralélisme entre l’Histoire et l’actu, ça me fait penser à un article de Charly Hebdo, d’il y a quelques semaines. Un ancien portrait de Napoléon dressé par V. Hugo. Le lien si tu es curieux http://www.yvanlubraneski.fr/archive/2008/02/14/victor-hugo-et-louis-napoleon-bonaparte.html

    C’est dingue comme des situations passées peuvent nous sembler si modernes..

  3. Greg dit :

    Merci pour ce lien, j’avais lu ce texte pendant la campagne, c’est toujours aussi drôle!

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