NIMBY, un acronyme de disqualification…

De la construction d’autoroutes ou de lignes TGV, au déploiement de lignes à haute tension, jusqu’à l’installation d’éoliennes : les conflits locaux opposant riverains, notables locaux, administration et aménageurs sont de plus en plus fréquents. Aux Etats-Unis, ce type de situations a été désigné par l’acronyme N.I.M.B.Y (« Not (or Never) In My Back Yard » soit « jamais dans mon arrière-cour »). Cette expression a été importée par les médias français de façon assez massive ces dix dernières années.

Selon Arthur Jobert, du Centre d’études de la vie politique française (Cévipof), « la  »théorie » décrite sous le terme de syndrome NIMBY est simple: l’implantation de tout équipement collectif crée des nuisances pour les riverains proches de l’équipement alors qu’ils n’en tirent pas d’avantage directs. Ceux-ci auront donc pour réaction  »naturelle » et égoïste de refuser le projet et de réclamer qu’il se fasse ailleurs. »1

Comme nous le montre le tableau ci-dessous, le terme NIMBY connait de nombreuses variantes même si aucune n’a réussi à autant s’imposer dans le langage courant. Parmi les plus connues on peut tout de même noter BANANA (Ne construire absolument rien, nulle part près de quiconque) ou NIMEY (qui s’utilise pour les élus ou futurs élus qui ne souhaitent aucun projet de ce genre l’année de leur élection (quand le Y est traduit par year) ou dans leur circonscription (quand le Y donne yard)).

Il est cependant incontestable que seule l’expression NIMBY a réellement réussi à percer en France et plus particulièrement dans les médias francophones. Cet acronyme est d’ailleurs présent dans une forme plus ou moins lexicalisée allant de « NIMBY » à nimby. Les guillemets ne disparaissent pas forcément avec le temps comme cela peut être le cas avec certains noms ou acronymes. La forme la plus courante demeure cependant écrite Nimby.

Ses définitions sont assez nombreuses, on parle de « tendance à se défausser individuellement d’un équipement collectif », de « réflexe égoïste », d’« égoïsme individuel lié à la crainte de voir son cadre de vie se détériorer », il concerne des individus qui sont pour la construction d’équipements collectifs « à conditions que ce soit loin de chez eux et que ce ne soit pas eux les payeurs ». L’Humanité titrait il y a quelques mois « Les Nimby toujours d’accord pour tout… sauf chez eux. ». Ce dernier exemple est intéressant puisqu’il montre que l’acronyme sert aussi à désigner des individus. Laure Nouhalat dans les colonnes de Libération préfère désigner ces personnes par l’expression nimbystes et crée même l’expression nimbyesque. Cette dérivation de l’acronyme NIMBY montre à quel point il commence à être lexicalisé, on pourrait donc imaginer une entrée prochaine dans le dictionnaire même si la définition serait assez complexe à établir. Peut-être retiendrait-on celle de la Charente-Libre: « Le Nimby vit comme le quidam du XXI ème siècle: il a bossé pour faire vivre sa petite famille, il a une voiture et un téléphone portable, il prend le train ou l’avion à l’occasion et il produit des déchets. Pourtant, le nimby déteste les usines, les aéroports, les routes et les antennes de téléphone mobile, les décharges, voire les gens du voyage. En tout cas à côté de chez lui. »

Ce qui est remarquable dans cette définition c’est à quel point cette expression semble être dépréciative puisque liée à l’idée d’égoïsme, à l’idée d’opposition systématique à tous projets d’intérêt général à partir du moment qu’il fait courir un risque de désagréments pour son confort de vie.

On comprend ainsi pourquoi les mobilisations contre les projets d’aménagement – qui sont presque toujours des mobilisations de proximité – essaient de se détacher de cette théorie du NIMBY qui dans la presse est souvent associée au mot syndrome. Ce terme pathologique sert donc souvent à disqualifier les actions des individus mobilisés contre un projet. Arthur Jobert évoque le fait que « nombre d’entre eux sont incapables, dans un premier temps, de formuler un argumentaire dépassant le seul rejet  »instinctif » (Non à l’équipement X) ». Pourtant pour obtenir légitimité et crédibilité aux yeux des médias, il leur faut « sortir du NIMBY ». C’est ainsi qu’un responsable d’association de riverains déclarait cet été au Midi Libre: « On n’est pas des nimby ». Pour valider leurs causes, les acteurs de ces mobilisations se gardent donc bien d’invoquer ce terme, mais lui préfèrent la rhétorique de l’intérêt général. Comme le souligne Dominique Prévost-Testard dans les colonnes du Figaro, « tout lobby (car dans la pratique, les mobilisations locales usent des armes du lobbying), doit aller dans le sens de l’opinion la plus répandue, refuser la marginalité et garder en tête cette fiction de l’intérêt général ».

A travers cette étude de presse, on peut comprendre pourquoi les associations de riverains sont de moins en moins l’apanage de citoyens lambda, plus ou moins organisés, mais demandent de vraies compétences. En effet, quand pèse sur eux le soupçon de ne défendre que des intérêts égoïstes, d’avoir une mobilisation de type NIMBY, ils devront réfuter cette accusation en actualisant un jeu de langage au travers duquel le paysage est converti en bien commun. L’articulation d’une revendication crédible et acceptable passe alors par la maîtrise de règles spécifiques et suppose donc des compétences culturelles amples et complexes.

1Jobert (Arthur), « L’aménagement en politique. Ou ce que le syndrome NIMBY nous dit de l’intérêt général », Politix, 1998, p.67-92

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