De la torture en démocratie, un dossier dérangeant de Books

Abonné à Books depuis le numéro 1 (comme j’avais pu l’expliquer ici), j’ai dévoré le dossier de ce mois sur la torture dans les démocraties. Intitulé : « Pourquoi les démocraties torturent. De la guerre d’Algérie à la guerre d’Irak », ce dossier revient en quatre articles sur ce cancer des démocraties mis en relief par les révélations sur les pratiques de l’administration Bush.

Vade-mecum de la torture moderne

torture-and-democracyBasé sur l’ouvrage de Darius Rejali, Torture and democracy, le premier article expose les grandes caractéristiques de la torture moderne. L’auteur affirme que pendant des millénaires, les tortionnaires ne se soucièrent guère de ne pas laisser de traces. Au contraire, une torture apparente se devait de servir d’exemple. Ces pratiques de torture étaient représentées par le « chat à neuf queues », ce fouet à neuf lanières lestées de métal qui infligeait des souffrances infâmes et laissaient des traces indélébiles. On peut aussi penser au fer rouge qui marquait chaque prisonnier de son délit. « La torture est soit évidente soit secrète. Écrit Rejali. Elle s’affiche ou se nie ; vise à punir ou à mettre en garde, ou à extorquer des renseignements. ». C’est comme cela qu’il explique qu’à l’heure où la torture est condamnée socialement, à l’heure où des ONG veillent au bon respect des droits de l’homme en démocratie, la règle d’or doit être de « provoquer des souffrances intolérables sans laisser de traces physiques ».

Pourtant si certains avocats affirment haut et fort la nécessité d’utiliser la torture dans la guerre contre le terrorisme, l’auteur affirme que « tolérer la torture au nom de l’urgence des informations à obtenir n’a pas de justification rationnelle. Il n’y a quasiment aucune preuve que la torture permette d’obtenir des informations fiables », c’est d’ailleurs pourquoi les tribunaux ne reconnaissent pas les preuves obtenues par la force.

Pour lui, l’homme a donc ce besoin de torture et « puisqu’il est mal de torturer, mais que nous éprouvons le besoin de le faire, il faut pratiquer la torture sans qu’elle se voie ». S’ensuivent quelques exemples troublants, comme le supplice du drap mouillé : la tête de la victime étroitement maintenue dans un drap humide qui à mesure qu’il sèche rétrécit et comprime douloureusement la tête… Il liste aussi une série de supplices par l’eau, avant d’évoquer d’autres types de tortures comme celle que peut créer une utilisation détournée du célèbre Taser

Dans cet article, on retrouve des exemples consternants de ce qu’une démocratie a pu entreprendre pour contourner ses propres principes, un article dérangeant sur un livre choc.

Le précédent Algérien

Le recours massif à la torture par l’armée française pendant la bataille d’Alger est un exemple classique de la manière dont un État démocratique légitime cette pratique.

Confirmant ce que montra Alexis de Tocqueville, il faut parfois un regard extérieur pour nous permettre de nous voir tels que nous sommes, Books nous présente l’ouvrage d’Allistair Horne intitulé A savage war of peace. Pour lui, la torture au moment de la Bataille d’Alger a été vaine, elle « obligea les Algériens « loyaux » à coopérer mais, après la bataille, ils renoncèrent à leur loyauté envers la France ou furent assassinés. ». Ainsi selon lui, « Massu a gagné la bataille d’Alger, mais cela signifiait perdre la guerre ». En effet, comme il était impossible de faire disparaître toutes les personnes torturées, on les relâchait et par la force du bouche à oreille tout le monde était au courant.

Cet article est utile à plus d’un titre. Il apporte le témoignage de certains tortionnaires affirmant que la « torture peut devenir une drogue ». De plus, il insiste en permanence sur l’inutilité des renseignements obtenus. « S’ils avaient su lire l’arabe, ils auraient trouvé l’atelier plus tôt. Mais ils étaient trop occupés à torturer. Comme on aurait pu le prédire s’engager dans cette voie a empêché le recours aux compétences ordinaires de la police, plus efficaces ».

Guantanamo : rien que de très ordinaire

Le troisième article de ce dossier se base sur l’ouvrage Torture Team de Philippe Sands. Ce livre montre que la CIA a toujours agi largement en dehors du droit, mais que dans le cas de Guantanamo, des documents signés par Donald Rumsfled autorisent une série de techniques d’interrogatoire coercitives allant bien au-delà de ce que l’armée acceptait jusqu’alors.

On retrouve dans cet article le poignant exemple de l’interrogatoire d’Al Khatani en 2002 :

« Il avait droit à un maximum de quatre heures de sommeil par nuit. Il fut menacé par des chiens, intégralement déshabillé, encapuchonné, obligé de porter des sous-vêtements féminins sur la tête, sexuellement humilié par des interrogatrices, soumis à des températures extrêmes et à des bruits intenses, aspergé d’eau froide. On lui injecta un produit liquide dans les veines, et comme il n’était pas autorisé à aller aux toilettes, il dut uriner sur lui. »

© Botero - Abu Grahib

© Botero - Abu Grahib

Illustré par les peintures de Botero extraites de son ouvrage Abu Grahib ce dossier peut être à plus d’un titre dérangeant notamment quand dans cet article, l’auteur affirme que les hauts dignitaires américains avaient l’impression de n’avoir rien fait de mal. Il conclut d’ailleurs par ces mots : « Dans l’Amérique de l’Après-11-Septembre, les idéalistes étaient rares ; un pragmatisme amoral borné, dominait. »

Des tortionnaires comme vous et moi

Ce dernier article est tout aussi intéressant puisqu’il s’appuie sur le livre du célèbre professeur Zimbardo, The Lucifer effect. Rappelez vous, ce chercheur est à l’origine de l’expérience de la prison de Stanford. Des prisonniers et des surveillants volontaires devaient se prêter à l’expérience définie par Zimbardo comme on le voit sur cette vidéo.

Rapidement, les prisonniers privés de sommeil commencèrent à présenter des symptômes de dépression et de déstructuration. Cette expérience montre que des gens ordinaires peuvent avoir des comportements inquiétants et cruels quand ils sont inscrits dans un groupe.

L’auteur fait un parallèle avec les exactions commises à Abu Grahib. Pour lui, « sous l’influence d’une autorité ou du lucifer1groupe, ils commettront des actes qu’ils seront plus tard stupéfaits d’avoir commis, des actes que la plupart des gens pensent qu’ils ne seraient jamais capables de commettre. ». Avec raison, Zimbardo invite à l’humilité : « rien ne nous permet d’affirmer que les atrocités sont le fait de quelques brebis galleuses, ni penser que seuls des gens loin de nous dans le temps et dans l’espace peuvent les commettre. »

Parfois, il semble dans cette ouvrage que la responsabilité collective efface la responsabilité individuelle ce qui est dérangeant. L’individu compte, même à Abu Grahib, les tortionnaires avaient le pouvoir de refuser ces actes.

Ce dossier demeure dans tous les cas très intéressant et se trouve inscrit dans une actualité brûlante. A lire et à relire pour mieux comprendre comment et pourquoi les démocraties peuvent-elles se mettre à torturer?

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One Response to De la torture en démocratie, un dossier dérangeant de Books

  1. […] son numéro spécial été le magazine Books (dont j’ai déjà parlé ici et là) se pose une question fondamentale : Internet rend-il encore plus bête […]

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