Le petit Larousse 2010 fait la part belle aux anglicismes…

Chaque année, Le petit Larousse s’offre une belle publicité en laissant transparaître quelques uns des nouveaux mots qui viendront se greffer – ou se substituer – aux quelques 150 000 mots de l’ouvrage de référence.

larousseIl semblerait que cette année la part belle soit offerte aux anglicismes et autres néologismes. S’il est difficile d’avoir une vision globale des cent cinquante nouveaux mots, nous pouvons noter l’apparition de geek, peer-to-peer, surbooké, black-lister, peopolisation, buzz, low-cost, clubbeur ou encore slim et elearning. Du point de vue des néologismes, on peut remarquer l’entrée dans le dictionnaire – la lexicalisation – du terme adulescent, mobinaute, décroissance ou décohabiter.

Pour commencer tout d’abord par les anglicismes, notons que la majorité d’entre eux connaissent une traduction officielle au journal du même nom. Dès lors, ceci pose un problème, Larousse étant un acteur privé mais référant, en faisant entrer du vocabulaire dans le lexique français (c’est pourquoi en linguistique l’entrée dans le dictionnaire se nomme lexicalisation) Larousse devient un acteur contradictoire de la volonté publique. Donnons quelques exemples :

Peer-to- peer (dont j’ai déjà parlé ici) : fait l’objet depuis le 13 mai 2006 d’une traduction officielle qui est pair-à-pair ou poste-à-poste. L’entrée dans le dictionnaire de l’anglicisme peut à présent servir de justification à son utilisation avec cet argument massue : « ce mot existe, il est dans le dictionnaire ». Le problème de cet anglicisme, c’est qu’il crée un clivage entre générations.  Il ne fait aucun doute que beaucoup de jeunes savent ce qu’est le P2P, mais dès que l’on avance un peu dans les générations (les députés quinqua par exemple) plus personne ne sait de quoi il s’agit. La généralisation d’anglicismes accroît le problème d’incompréhension entre les générations  et peut parfois créer un stress supplémentaire au travail comme je l’expliquais ici.

Surbooké et overbooké ne font l’objet d’une traduction officielle que dans le cas de pratiques de surréservation d’un avion ou d’une salle de spectacle, il n’y a rien qui concerne une personne trop occupée ce qui sera surement l’axe de la définition choisie par Le Petit Larousse.

Buzz a, quant à lui, fait l’objet d’une parution au journal officiel du 12 juin 2007, on parle alors de bouche à oreille ou de bouche à oreille électronique… les propositions de traduction n’étant pas entrée dans le dictionnaire, il semble que Le Petit Larousse lexicalise ici un terme en effet très souvent employé.

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Biopic a pris une part importante du vocabulaire cinématographique après le succès de La Môme et les tentatives qui ont suivi dont le très mauvais Coluche de De Caunes, et ceux sur Mesrine, Spaggiari,… Ce terme a une traduction officielle depuis le 27 novembre 2008, on parle de biofilm ou de film bibliographique.

Low-cost est à mon avis plus discutable. Traduit depuis 2007, on parle souvent de compagnie à bas prix ou à bas coûts. Légitimer cet anglicisme alors que la traduction française est assez répandue ne me semble pas d’une grande utilité. C’est typiquement le mot qui ne sert à rien puisque tout le monde sait ce qu’est un bas prix ou un bas coût mais beaucoup de francophones ne savent pas ce que signifie low-cost.

E-learning est à mon sens, le terme qui a le moins sa place dans cette nouvelle édition. Pourquoi lexicaliser un terme dont l’emploi n’est pas si courant et dont la traduction déjà vieille de 4 ans semble entrer dans le vocabulaire courant. Il ne me semble pas particulièrement que e-learning soit plus répandu que formation en ligne. La présence dans cette édition du Petit Larousse va bien à l’encontre de la volonté publique de voir se généraliser l’équivalent français.

Les termes comme clubbeur ou pipolisation ont eu tendance à me faire rire. J’ai un peu de mal à comprendre comment clubbeur peut prend deux  »b »  et un  »u ». Soit clubber en anglais soit on francise clubeur(re). Pipolisation tout comme d’autres termes, taxi-clando, par exemple montre l’impact de l’actualité sur le dictionnaire. Il est possible qu’on aurait jamais fait entrer taxi-clando (taxi clandestins) dans le dictionnaire s’il n’y avait pas eu le fait divers que l’on connaît. Il est aussi possible qu’après l’ère Sarkozy tout le monde se demande pourquoi le Petit Larousse avait choisi ce mot en 2010.

Dans les néologismes, je m’interroge un peu sur le sens de mobinaute ou de décohabiter. Il est vrai qu’il semblait important de trouver un terme pour les utilisateurs d’Iphone et autres smartphones (anglicisme qui n’a pas d’équivalent français). Tout comme, il semble normal que tsunami figure dans le vocabulaire au même titre qu’adresse IP ou Web 2.0 (Frédéric Lefebvre aurait promis de lire la définition). J’ai aussi hâte de découvrir les nouvelles définitions officielles de geek, adulescent ou même d’un slim et de me demander ce qu’il y aura en face de la définition de R.S.A. – qui fait son entrée cette année – dans dix ans …

Chaque année la parution de ces nouveaux mots est très attendue, mais elle a toujours quelque chose de très surprenant, on peut se demander l’intérêt de faire entrer massivement les anglicismes dans le dictionnaire comme on peut se demander pourquoi des termes comme fumer la moquette font leur apparition en 2010.

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4 Responses to Le petit Larousse 2010 fait la part belle aux anglicismes…

  1. thien dit :

    est-ce que je peux dire que j’adore ce post 😉 c’est tout à fait le genre de choses sur lesquelles on aurait pu débattre autour d’un verre ! clavardage est-il dans le dictionnaire? si non, c’est scandaleux!

  2. [Enikao] dit :

    A propos de vocabulaire cinématographique et de son jargon, nous avons aussi un bon moment de novlangue avec « bouldum » (bouleversant d’humanité). Celui-là est un vrai poême, avec ce que ça sous-entend de violons qui pleurent et de bons sentiments un rien condescendants…

    @thien Ah, nos amis de la belle province, le clavardage, le mâchouillon (chewing-gum) et autres créations originales.

  3. @ thien : oui clavardage est dans Le Petit Larousse, en tout cas dans sa version numérique. Pour le verre c’est pour bientôt, je quitte la campagne dans quelques jours…
    @ enikao : bouldum est en effet magnifique ! Mais les québécois demeurent incontestablement les maîtres de la création linguistique, j’en ai découvert un paquet en jouant aux jeux dont je parlais avant hier… grandiose !

  4. gloubgloub dit :

    L’entrée des nouveaux mots dans les dictionnaires obéit à une logique qui est davantage publicitaire que lexicographique. Ce qui est bien naturel puisque suivre des usages langagiers revient some toute à tenter de saisir un « air du temps », ce qui suppose une part de risque, de hasard et de pari. Nulle doute que les négociations qui président à l’entrées des nouveaux mots prend en compte à la fois ces données linguistiques qui tiennent de l’intuition et la réalité du marketing.
    Pour les éditeurs et les journalistes, la sortie d’une nouvelle édition est avant un marronnier qui occupe un temps d’antenne assez grand (aucun media, presse, radio, tv n’y échappe) et est traité toujours selon le même angle, avec un message qui est immuable et tourne autour de deux idées:
    – Les grands dictionnaires suivent l’évolution de la langue et ne craignent pas de faire preuve d’audace. Le dictionnaire est ainsi débarrassé de toute image d’académisme et gagne sa place dans la « vraie vie » c’est-à-dire sur l’étagère des gens ordinaires.
    – A travers c’est évolutions nous sommes invités par nos media à contempler le spectacle un rien vertigineux de notre propre évolution. Le dictionnaire devient miroir de l’époque.
    La seule étude qui vaille pour faire la part du linguistique et du marketing consisterait à suivre la persistance de ces mots sur le long terme.

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