Books : Internet rend-il encore plus bête ?

Pour son numéro spécial été le magazine Books (dont j’ai déjà parlé ici et ) se pose une question fondamentale : Internet rend-il encore plus bête ?

couv-7Comme à son habitude, le magazine présente plusieurs critiques de livres du monde entier dont les prises de positions sont radicalement opposées. Servi par de très belles photos d’ados et de leurs loisirs, ce dossier complété par un sondage, une interview et de riches encadrés ne présente pas moins de douze ouvrages sur le sujet !

Parmi ceux-ci, certains sont très célèbres comme le Grown up digital de Don Tapscott, vraisemblablement le livre le plus positif sur cette génération née avec l’Internet, la book_grown-up-digitalgénération Y. L’auteur de l’article résume avec brio ce livre notamment à travers cette citation : pour Don Tapscott, « les enfants du Net sont plus malins, plus rapides et plus ouverts à la diversité que leurs prédécesseurs », écrit-il imagerie cérébrale et enquête sociologique à l’appui. Si l’ouvrage peut parfois être basé sur « des affirmations enthousiastes sans nuances de type :  »Ces gosses ont tout compris » » il n’en est pas moins tiré d’un travail très sérieux dirigé par l’auteur. En effet, pour produire cet ouvrage, pas moins de 10 000 entretiens ont été réalisés dans le cadre d’un projet de recherche qui a coûté 4 millions de dollars. Les conclusions sont positives sur cette génération née des baby-boomers, enfant de la génération télévision. Pour l’auteur Internet est une chance pour ces jeunes car « tandis que la télévision est fondamentalement un moyen de diffusion à sens unique, ne demandant qu’une participation passive, Internet est un média collaboratif qui sollicite le concours simultané de multiples utilisateurs dans le monde entier. »

everythingCette idée est aussi approfondie dans un ouvrage de Steven Johnson au titre provocateur : « Everything bad is good for you. How Today’s popular culture is actually making us smarter. »1 Steven Johnson part d’un fait avéré, depuis 1930, le QI n’a cessé de progressé (dans les pays où il est mesuré). A ses yeux nous ne sommes pas plus malins malgré la télévision et les jeux vidéos, mais grâce à eux. « la sophistication croissante des intrigues de sitcoms, la dimension interactive de la téléréalité, l’infinie complexité des scénarios de jeux vidéo expliquent, selon lui, le développement de notre aptitude à résoudre des problèmes. » Pour justifier cet argument, il veut pour preuve qu’« un des walk-throughs – ces guides officieux qui analysent les jeux et aident à en déjouer les complexités – de Grand Theft Auto III fait 53 000 mots, soit à peu près autant que son livre. Pour lui, le jeu vidéo contemporain crée un monde imaginaire complet, riche en détails et niveaux de difficulté », tout comme l’ensemble de la culture moderne. Il en appelle dès lors à rompre avec l’hégémonie de la légitimité culturelle du livre, en posant cette question simple « le succès phénoménal des Harry Potter est-il de meilleur augure pour la culture que le succès équivalent du jeu vidéo GTA III ?»

Cette idée de l’image trop positive de la lecture par rapport aux autres bien culturels est présente dans de nombreux articles ainsi dans une critique du livre The Gutenberg Elegies, Larissa MacFarquhar se pose la question du statut de la lecture. « Le Centre du livre de la bibliothèque du Congrès investit beaucoup de temps et d’argent pour inventer des slogans tels que  »Les livres changent tout ». Mais le simple fait de lire quelque chose -n’importe quoi- constitue-t-il un si haut fait culturel qu’il faille le célébrer ?» Elle rappelle que « quand le roman est devenu populaire aux Etats-Unis, dans la seconde moitié du XVIIIème siècle, il fut accusé de détruire les neurones et de faire peser une menace sur la haute culture – à peu près les termes dans lesquels la télévision est aujourd’hui dénoncée. » On pourrait aussi rappeler, comme le fait Laura Miller dans un autre article, que « Socrate lui-même dénigrait l’écriture, peu fiable à ses yeux, puisqu’il n’était possible ni de questionner un texte écrit sur sa signification ni d’en voir les auteurs et de les jauger ». Pour l’auteur de l’élégie à Gutenberg, « à mesure que la peur de l’apocalypse culturelle glissait du roman vers ses épigones high-tech – la radio, le cinéma, la télévision et désormais, les ordinateurs-, le livre a acquis une réputation de noblesse éducative et même morale ». A présent, le livre jouit donc d’un statut de meilleur bien culturel que les jeux vidéos ou la télévision, sans que l’on s’interroge sur l’hétérogénéité de ces lectures.

La question de la diminution des pratiques de lecture chez les jeunes est sous-jacente à tout ce dossier. A la fin de celui-ci, Books en partenariat avec Opinion Way réalise donc un grand sondage sur les pratiques de lecture avec comme principale conclusion qu’«Internet semble creuser l’écart entre les jeunes qui lisent et ceux qui ne lisent pas ».

Sans commenter tout le sondage qui parfois s’appuie sur des sous-catégories trop petites pour en tirer des conclusions, on peut retenir que selon eux, 42% des « CSP- » lisent moins qu’il y a cinq ans, et que 55% de ceux qui lisent plus sur Internet que sur des supports papiers lisent moins de livre qu’il y a cinq ans.

C’est notamment à partir de ces constats qu’ont été écrits les livres les plus critiques envers la génération Y. Parmi ceux-ci, on peut noter le livre d’Andrew Keen, Le culte de l’amateur. Il considère que les sites participatifs comme MySpace et YouTube favorisent « la médiocrité, le narcissisme et le conformisme » et ajoute que « la révolution du Web 2.0 favorise les observations superficielles au détriment de l’analyse en profondeur, les opinions à l’emporte-pièce au détriment du jugement réfléchi ». Pour Andrew Keen, avec l’avènement de ces pratiques, « l’actualité sera faite de potins de célébrités servant à agrémenter la publicité », voilà ce qui arrive écrit-il, « quand l’ignorance s’allie à l’égocentrisme, au mauvais goût et à la tyrannie de la foule ».

« L’histoire démontre, écrit-il, que la foule ne fait pas toujours preuve de sagesse », ayant embrassé des causes aussi peu raisonnables que « l’esclavage, l’infanticide, la guerre de George Bush en Irak, Britney Spears »… S’enlisant un peu dans la paranoïa, il affirme que « le format interactif employé par Wikipédia autorise la diffusion d’informations inexactes, non vérifiées, voire carrément frauduleuses » et qu’« en captant notre attention comme ils le font, les blogs et les wikis sont en train de décimer les industries de l’édition, de la musique et de l’information qui ont crée le contenu original que les sites Web  »agrègent ». Notre culture est en train de cannibaliser ses jeunes, en détruisant la source même du contenu qu’ils recherchent ». C’est aussi ce que pense l’auteur de Reinventing knowledge pour qui « Sans l’ombre d’un doute, nous sommes entrés dans une ère où la vérité officielle est plus facile à contester que jamais. Mais voulons-nous vraiment vivre sans aucune vérité établie; un monde où le moindre fait doit être approuvé démocratiquement par une foule d’individus dont l’opinion n’est peut-être ni fondée ni fiable ? »

Le dossier fait aussi la part belle au désormais célèbre livre de Mark Bauerlein : The Dumbest Generation2.dumbest_generation Diamétralement opposé au premier ouvrage présenté, ce livre critique férocement la génération Y. Pour l’auteur, le multimédia nous divertit de nos buts fondamentaux, il nous distrait et met à mal notre concentration. « La multiplication des tâches oblige le cerveau à partager ses capacités de traitement, affirme-t-il, de sorte que même si les tâches ne sollicitent pas les mêmes zones, une partie de l’infrastructure qu’elles partagent risque d’être saturée. » Contrairement aux livres « qui donnent aux jeunes lecteurs un lieu où ralentir et réfléchir, où trouver des modèles, où voir exprimées leurs propres émotions », Internet oblige un fonctionnement multitâche dès lors, « même si vous réussissez à apprendre en mode multitâche, le savoir acquis est moins flexible et plus spécialisé, vous avez plus de mal à récupérer l’information ». L’auteur craint que les savoirs acquis dans les autres consommations culturelles des jeunes ne relèvent pas le niveau d’intellect de ceux-ci dès lors il craint que « la génération Y (…) ne soit pas seulement la plus bête mais aussi la plus repliée sur elle-même et la plus égoïste ».

On retrouve cet argument dans un interview de Chris Hedges intitulée « Internet gonfle le culte du moi ». Pour lui « la popularité d’Internet tient à sa capacité de gonfler le culte du moi », « Voyez Facebook et les autres sites sociaux. Leur objet n’est pas de se faire des amis mais d’établir des contacts et de communiquer au niveau le plus superficiel. Ce sont des sites d’autoprésentation, destinés à montrer comment je souhaite être vu ». Dans cet interview alarmiste, l’auteur de Empire of illusion affirme que « Par son efficacité à diffuser les images et la pornographie, Internet a facilité notre penchant culturel à transformer les êtres humains en objet ».

Un dossier extrêmement riche que je ne peux que vous conseiller de découvrir dans le numéro d’été de Books, la confrontation des idées présentées dans ces critiques de livres est très enrichissante et donne envie de poursuivre cette réflexion notamment en reparcourant des articles sur le sujet comme le très célèbre: « Est-ce que Google nous rend idiot? »

1Tout ce qui est mauvais est bon pour vous. Comment la culture populaire d’aujourd’hui nous rend en fait plus intelligents.

2La génération la plus bête. Comment l’ère du numérique abrutit les jeunes américains et compromet notre avenir

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2 Responses to Books : Internet rend-il encore plus bête ?

  1. Un article très riche qui rend compte de la diversité des points de vue voulue dans notre numéro d’été. Merci d’avoir parlé de nous !

  2. Sébastien dit :

    Merci pour l’article.

    La question est à mon sens mal posée puisque ce n’est pas l’outil qui rend bête mais plutôt l’utilisation bête de l’outil.

    La télévision ou les jeux vidéos avaient déjà posé la même problématique avant Internet.

    On peut se poser la question de l’éducation en matière d’utilisation des nouvelles technologies.

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