Leçon de méthode à l’usage des journalistes politiques

11 juin 2009

Alain Garrigou, spécialiste des sondages s’il en est, a publié hier deux tribunes que je vous livre sans modification.

La soirée électorale du 7 juin 2009 a obéi aux règles invariables de ce genre d’exercice fixé depuis une cinquantaine d’années. Après le suspens de l’attente des résultats, les acteurs politiques se sont livrés aux joutes habituelles sur le bilan et l’avenir. Quant au commentaire médiatique, il les accompagne avec ses propres règles : une mention rapide de l’abstention pour se focaliser sur les suffrages exprimés (les voix « qui comptent »), un congédiement rapide des électeurs dont les suffrages exprimés sont censés être des messages politiques et un bavardage sur les proches perspectives du jeu politique. Dans la chaleur des salles de rédaction, on saisit mieux les enjeux politiques des palais que les gestes, fussent-ils électoraux, des masses électorales. Depuis plus d’un siècle et demi d’histoire des élections, l’analyse électorale a pourtant forgé des outils d’analyse sans lesquels il n’est pas de commentaire rigoureux, minimalement scientifique. Les commentateurs patentés s’en sont affranchis encore un peu plus avec les élections européennes de 2009 et on peut craindre que cette ignorance ne marque pas seulement un peu plus de mépris pour la méthode d’analyse du vote mais aussi un mépris croissant pour le vote.

Pour un analyste du vote, l’examen de l’ensemble de la presse écrite est affligeant. Le parti pris politique est toujours plus ou moins transparent. En la matière, selon la formule d’Austin, « dire, c’est faire ». Le commentaire électoral fonctionne peu ou prou comme un discours performatif. Depuis ses débuts au XIX ème siècle, le commentaire médiatique fait l’élection. Il est faux mais pas innocent de croire et de faire croire que les chiffres donnent le résultat final et nu d’une élection. Pour une partie, variable selon les élections et semble-t-il croissante, ce sont les commentateurs qui font le sens du vote en faisant semblant de le décrire ou de l’analyser. Ils sont à cet égard des acteurs politiques à part entière qui ne sauraient se cacher derrière une petite vertu déontologique. Mais peut-il en être autrement ? La méthodologie de l’analyse électorale fixe un certain nombre de règles qui ont justement cette fonction protectrice d’éviter de se laisser entraîner par l’esprit partisan. Or, il semble bien que nul ne les connaisse. Que trouvons-nous en effet dans les commentaires médiatiques ? Un exposé très plat de l’arrivée d’une course hippique. La longue dégradation de la qualité de l’analyse politique se traduit aussi dans le commentaire électoral.

Limitons-nous à deux points :

  • Les abstentionnistes sont rapidement oubliés. C’est la règle. Mais une règle idéologique et non une règle méthodologique. Or, cela a-t-il le même sens d’étudier des suffrages exprimés sur une participation constante ou sur une participation très fluctuante ? Bien sûr, non. Une bonne partie des résultats risque en effet de dépendre de la mobilisation différentielle. Cela est régulièrement évoqué sous le chapitre rebattu de la qualité de la campagne alors que les études classiques doutent de leur efficacité. La croyance fonctionnelle explique cette invocation en forme de lapalissade : celui qui arrive en tête a forcément fait une meilleure campagne. La politique est à cet égard à l’image de la religion : la foi tient lieu d’explication. Dans le cas des élections européennes, le niveau record d’abstentions ne posait-il pas en outre un problème particulier ? La réponse est négative pour les commentateurs médiatiques qui l’ont immédiatement oublié. Sauf exception. On peut se demander à quel niveau l’abstention serait prise en compte par les commentateurs. Ce n’est pas seulement une question de fiction. Sachant que les électeurs du troisième âge sont ceux qui votent le plus et les jeunes ceux qui votent le moins, l’abstention va continuer à croître. Les générations d’électeurs (les cohortes dans le jargon) seront remplacées par des générations d’abstentionnistes. Alors, le seuil se situe-t-il à 70 %, perspective proche, à 80 % ou à 90 %. Bref, une démocratie sans peuple est-elle encore une démocratie ? Où il y a place pour du commentaire électoral ? Nous y sommes déjà largement arrivés et cela ne suscite pas d’interrogation. Les journalistes politiques s’interrogent à longueur de colonnes sur le remaniement ministériel, le sort de tel ou tel dirigeant, les intentions du président, les règlements de compte dans les partis.

  • Autre règle de méthode d’analyse totalement négligée : on ne doit pas seulement raisonner sur des pourcentages mais sur des chiffres absolus. Ils ont été d’autant plus oubliés qu’ils marquaient cette forte abstention qu’on souhaitait oublier. On ne décide pas des règles à suivre en fonction de ses intérêts. Or si on regarde les chiffres absolus, il est un certain nombre de conclusions qui doivent être tirées et qui vont totalement à l’encontre des gros titres. Prenons la principale. Le succès de l’UMP et du président Sarkozy, a-t-on lu partout. Cela est exact parce que le parti arrive largement en tête et qu’il emporte le plus grand nombre de sièges. En considérant les chiffres absolus, la presse aurait pu faire ses titres avec un échec de Nicolas Sarkozy. Les listes UMP ont en effet obtenu 4,8 millions de voix contre 11,4 pour Nicolas Sarkozy au premier tour de l’élection présidentielle de 2007. En 2 ans, cela fait 6,6 millions de suffrages manquants. Simple effet de la forte abstention ? Si l’on considère les pourcentages, le recul est forcément moins net mais réel. Les listes UMP obtiennent 27,8 % des suffrages exprimés contre 31,18%. Mais qui se soucie des élections européennes ? Sinon les heureux élus. Dans la perspective de l’échéance présidentielle de 2012, autrement importante, les résultats de l’élection européenne sont de très mauvaise augure pour le président sortant.

Ce n’est pas le lieu d’examiner les changements, à commencer par ceux de l’électorat, qui vont mettre Nicolas Sarkozy dans une situation très difficile. Les conseillers de l’Elysée savent cela mais ce n’est pas leur rôle de publier leurs conclusions. Il n’en va pas de même pour les journalistes politiques qui, sauf exception, montrent les limites à la fois intellectuelles et sociales de leurs commentaires et une orientation idéologique, consciente ou non. Quant à leurs lecteurs, il suffit de consulter les réactions des internautes pour constater que certains savent encore compter les suffrages et s’étonner que leurs journaux ne les reproduisent pas. Une note optimiste dans la misère du commentaire médiatique.

A.G.

Source  : http://observatoire-des-sondages.org/Lecon-de-methode-a-l-usage-des.html

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Le Point ou la vacuité d’un dossier sur Jean Sarkozy

24 mai 2009

C’est suite à l’article d’Intox 2007 que j’ai découvert cette une du Point. Au delà, du titre, on découvre la vacuité d’un long dossier attribué à Jean Sarkozy…

Monsieur_le_dauphinRécemment diplômé ès « fils à papa » par le collectif sauvons les riches, régulièrement devant les tribunaux, dans la presse quand il passe le premier mai en Auvergne chez son parrain Brice Hortefeux ou pris en photo lors de son passage sur la croisette, à 22 ans avec un « modeste » mandat de conseiller général, Jean Sarkozy reçoit une médiatisation hors du commun. Il y a quelques semaines, Le Point, avait déjà publié un article intitulé : « Jean Sarkozy sur tous les fronts », pour ce numéro, c’est la une qui lui est consacrée.

Après un mariage sur-médiatisé, Jean Sarkozy continue à s’implanter profondément dans les médias. Il peut compter sur Le Point pour réaliser un portrait totalement objectif, la preuve ces quelques mots qui le présentent comme « moderne, en phase avec la société, au fait des tendances, mais rejetant le politiquement correct, la ghettoïsation et l’assistanat. »

Autant le dire tout de suite, le dossier spécial Jean Sarkozy est vide, tellement vide que les journalistes ont dû aller chercher dans la progéniture des autres présidents des événements comparables. Bien sûr, on peut trouver d’autres élus chez les enfants de présidents, mais aucun n’avait à 22 ans toujours pas le moindre diplôme universitaire mais déjà un mandat de conseiller général et la présidence de l’UMP d’un département aussi prisé…

Bon bien sûr, le dossier n’est pas totalement vide, on trouve plein d’informations passionnantes, par exemple, on sait

Jean Sarkozy à son arrivée au Martinez le 14 mai 2009 / REUTERS / Regis Duvignau

Jean Sarkozy à son arrivée au Martinez le 14 mai 2009 / REUTERS / Regis Duvignau

qu’il trouve qu’« elle écrit bien, Carla. » et on apprend qu’ « il joue de la guitare et du piano, apprend l’anglais grâce aux chansons de Bob Dylan » (avec un peu de chance il sera à peu près autant bilingue que son père grâce à ça!).

On nous fait aussi un petit état de l’ambition de Jean Sarkozy, dans ce dossier on « apprend » qu’« il veut être candidat à la députation en 2012. Et en 2014, il pourrait viser la mairie de Neuilly, mais cela dépendra du contexte local, car Fromantin [l’actuel maire de la ville] se démerde plutôt bien. » Quel appétit ! ». L’intéresser avoue même « se préparer» sans que l’on sache vraiment à quoi.

On nous montre aussi que ce n’est pas du goût de tout le monde, que beaucoup l’affublent de défauts manifestes : « Trop jeune », « trop influençable », « manque de fond », « désinvolte », « mal entouré »… avec « un staf  (…) très léger politiquement »…

Mais, Jean Sarkozy passe outre, « ses conseils, il les prend auprès de son parrain Brice Hortefeux, du conseiller élyséen Pierre Charon ou de Frédéric Lefebvre, porte-parole de l’UMP (…) le couple Balkany le couve aussi. ». A 22 ans, il semble déjà aussi schizophrène que papa, après s’être qualifié de gaulliste social, il affirme que sa référence politique est… Charles Pasqua…

Dans ce dossier, on apprend aussi avec grand plaisir qu’il est « inscrit en droit à la Sorbonne sous le nom de « Bocsa » [mais qu’il] a déserté les bancs de la fac depuis… février 2008. Engagement politique oblige. Dispensé de cours en raison de son activité professionnelle, il a passé les examens du premier semestre. Reste à valider sa deuxième année de licence, qu’il redouble. »

Passionnant, non? Pour combler les pages accordées à ce dauphin sur lequel il n’y a visiblement pas grand chose à dire, les journalistes ont réussi à coller deux fois la même citation de Nicolas Sarkozy : « Je suis fier de lui, ce qu’il fait à son âge est admirable. S’il devient député, il sera inarrêtable, i-nar-rêt-able. Seulement, il doit faire les choses tranquillement, calmement, sans aller trop vite. Mais, attention, je ne dis pas ça parce que c’est mon fils ! »

Vous l’aurez compris, c’est un dossier totalement passionnant qui est en une du Point cette semaine, à ne surtout surtout pas manquer! Sinon cette semaine vous avez aussi ce passionnant dossier du Nouvel Obs’


« Sarkozy je te vois », c’est absurde.

20 mai 2009

27 février 2008, peu avant 18 heures, un enseignant passe dans la gare centrale Saint-Charles de Marseille, où deux policiers sont en train de contrôler l’identité de deux personnes. Trouvant ce contrôle un peu « viril », il crie alors à deux reprises, pointant du doigt les policiers : « Sarkozy, je te vois ! » L’apostrophe provoque l’hilarité, « les rires ont fait redescendre la tension », explique l’homme convoqué pour « tapage injurieux diurne troublant la tranquillité d’autrui ».

SarkoL’affaire semble tellement grotesque qu’elle est portée en première page de l’édition de ce mercredi du quotidien Libération. Après plus de quatorze mois sans nouvelle, le professeur de philosophie qui avait crié « Sarkozy, je te vois », est convoqué début avril au commissariat du 9e arrondissement de Marseille avant de recevoir, le 20 avril, une citation à comparaître devant le juge de proximité. Les « faits » ont été requalifiés en « tapage diurne injurieux ».

Hier, les blogs ont réagi activement sur le sujet, Maître Eolas, nous rappellait que « la contravention de tapage est prévue par l’article R. 623-2 du code pénal. Contravention qui fait encourir au maximum 450 euros d’amende. Pour être puni, le tapage doit être de nature à troubler la tranquillité d’autrui, et être soit nocturne, soit injurieux s’il est diurne. » Avant de conclure qu’ « il y a dans ce type d’affaire une impression d’instrumentalisation du droit pénal pour faire une police politique qui me déplaît au plus haut point. » Samuel Authueil quant à lui écrivait : « Ce n’est franchement pas malin et dénote une agressivité vis à vis des forces de police que je ne saurais approuver. (…) Ce type méritait de se faire contrôler à son tour, voire de se faire amener au poste, histoire d’approfondir les contrôles. Mais pas plus. Le poursuivre en justice est un peu idiot et politiquement dangereux. »

Car l’affaire devait bien sûr devenir politique. Ainsi, Jack Lang s’exprimait hier à ce sujet sur RTL : « On a peine à croire qu’au pays de Rabelais et de Coluche, on ait perdu le sens de la drôlerie, de la dérision », qualifiant de « ridicule » et « dérisoire » cette procédure judiciaire. Pour Libération : « Le Président de la République n’est pas à l’initiative de la plainte. Mais après le « casse-toi pauv’ con ! » du salon de l’agriculture de 2008, ou l’affaire de la poupée vaudou à son effigie, pour laquelle Nicolas Sarkozy avait engagé des poursuites, on ne s’étonne plus de voir un procureur retenir le caractère « injurieux » du « tapage diurne » qui a troublé l’ordre public gare Saint-Charles à Marseille. »

L’humanité aussi profite de l’occasion pour une critique plus générale de Nicolas Sarkozy, on pouvait lire dans le quotidien il y a quelques jours que cette affaire avait « de quoi illustrer le  »constat amer’‘ de la  »dégradation continue des rapports entre les citoyens et leur police » qu’ont fait, [jeudi passé], la Ligue des droits de l’homme, le Syndicat de la magistrature et le Syndicat des avocats de France. » Aujourd’hui, Christophe Deroubaix  titre son article dans L’Humanité «  »Sarkozy, je te vois », ou l’absurde au tribunal »

Libération rappelle que « la doctrine officielle en matière de poursuites judiciaires contre ceux qui brocardent le chef de l’Etat évoluait pourtant depuis un demi-siècle dans le sens d’une tolérance quasi totale. ».C’était le cas de François Mitterrand et de Jacques Chirac qui refusèrent par principe d’engager des poursuites. « Le mieux que puissent faire les présidents, c’est de laisser faire et de hausser les épaules », estimait Georges Kiejman, avocat de François Mitterrand.

En pleine (absence) de campagne pour les Européennes, on peut voir l’affaire comme une volonté de ramener une fois encore l’image du président à celle de l’ordre. Il s’agit en fait plutôt d’un procès maladroit provoqué par un fonctionnaire zélé qui pourrait bien être instrumentalisé politiquement pour critiquer un président trop soucieux de son image et beaucoup trop procédurier.


Sarkozy vu par les arabes

13 mai 2009

Après vous avoir parlé du Capital et du Books de ce mois, c’est à nouveau un magazine que j’aimerais évoquer aujourd’hui : Le courrier de l’Atlas. Cette revue sous-titrée Le magazine du Maghreb en Europe, affiche en une ce mois « Sarkozy vu par les arabes ».

le courrier de l'atlasC’est toujours surprenant de lire une revue dont on n’est pas la cible. D’un seul coup, les publicités deviennent amusement, et tout est prétexte à surprises. Dans le cas de ce magazine, j’ai forcément été surpris par les titres en français traduits en arabe, mais aussi par les publicités pour le couscous, la viande hallal ou encore le tapis de prière de poche, rarement présentes dans les revues que je lis habituellement. Au-delà de cela, j’ai apprécié ce numéro qui nous présente un sommaire alléchant.

En ce qui concerne le dossier en une, on retrouve l’avis de sept personnalités du monde arabe sur les deux ans de la présidence Sarkozy : le directeur d’Arab News, un essayiste, un ambassadeur, deux historiens, un chercheur et un responsable de l’Euromed. Toutes ces personnes ont été interrogées autour de trois axes :

  • la politique d’immigartion du président Sarkozy

  • sa politique au Proche-Orient

  • et enfin le projet d’Union pour la Méditerrannée

En ce qui concerne le premier point, les avis sont assez négatifs, même si certains jouent la neutralité, notamment les diplomates. Pour ne donner que quelques exemples, Issander El-Amrani, chercheur maroco-américain, évoque l’idée que Sarkozy a contribué à faire de l’Europe, une forteresse, pour lui « la politique de l’immigration choisie inquiète : alors que le Maroc manque de gens qualifiés, elle risque d’accélérer la fuite des cerveaux ». Roshi Rashed, surenchérit, pour lui, « la création d’un ministère de l’Immigration pose problème », évoquant le CRIF et le CFCM il affirme que Nicolas Sarkozy cherche « en permanence à organiser des assemblées d’ethnies », pour cet historien « ce n’est pas digne d’un Etat laïc », « la France avait naguère de vrais principes (…) aujourd’hui, on liquide ces qualités pour créer des communautés ». Ce n’est pas le directeur d’Arab News qui va les contredire, selon lui, « il règne en France une atmosphère anti-immigration », c’est aussi ce que pense Hamid Zanaz qui trouve que Sarkozy a fait une « déclaration de guerre au métissage », selon cet essayiste : « la méthode utilisée pour limiter le nombre d’étrangers en situation irrégulière choque par sa dureté, par son étrangeté par rapport à la culture française respectueuse de la dignité française ».

Les avis sont nettement plus partagées sur sa politique au Proche-Orient. D’un côté on trouve ceux qui pensent que Nicolas Sarkozy continue la politique en place sous les gouvernements précédents, pour l’ancien ambassadeur du Maroc, Hassan Abouyoub, « la position française ne s’est pas écartée d’une tradition d’attachement à la légalité internationale, aux droits de l’homme et aux vertus du dialogue sincère pour résoudre le plus ancien conflit du monde ». Khaled Al Maeena, directeur d’Arab News, trouve que « le président Sarkozy mène une politique dictée par la sagesse et la logique », pour lui sa politique est perçue comme « indépendante de celle des Etats-Unis ».

A l’opposé, Hamid Zanaz pense que « la vision de Sarkozy ne diffère que dans de menus détails de celle des néo-conservateurs états-uniens » ce que confirme Issander El-Amrani pour qui « sous la présidence de Nicolas Sarkozy, la politique arabe de la France n’existe plus ».

Enfin, la question sur l’Union pour la Méditerrannée, ne passionne pas les foules. Certains y voient un « outil technocratique » d’autre un « rôle positif pour un pays d’importance moyenne comme la France ». Hamid Zanaz, que l’on a vu très critique, évoque un « outil du Nord pour dicter ses conditions au Sud, protéger l’Europe du terrorisme venant de l’autre côté de la Méditerrannée, refouler les clandestins et protéger la production agricole européenne de la concurrence. » Tafiw Aclimandos, historien égyptien, affirme quant à lui que « la plupart des égyptiens ne sont pas intéressés par ce projet ou n’y croient pas »

Ce dossier est complété par une série de caricatures de Sarkozy dans les pays arabes et par un article sur la façon dont les américains perçoivent le présent français.

Un magazine que j’ai pris beaucoup de plaisir à lire car, outre ce dossier, on peut aussi lire un portrait d’Eric Zemmour, un dossier sur la crise dans le 9-3 et quelques portraits de candidats aux élections européennes agacés par leur étiquette de candidats de la diversité. A mettre en toutes les mains.


Le retour de Jean Véronis

7 mai 2009

Depuis le début de l’année, Jean Véronis s’était fait de plus en plus rare sur son blog, cela lui avait même coûté sa place dans le top 100 Wikio (dont il avait pourtant tutoyé le sommet), depuis quelques semaines il revient en force pour notre plus grand plaisir.

Il y a tout d’abord eu ces deux excellents articles sur les sujets abordés par les blogs, puis ce billet qui met en relief  les écrivains dont on parle sur le web.

Hier, on pouvait même le retrouver dans le Monde avec son collègue Louis-Jean Calvet pour un article sur les mots de la crise de Sarkozy, qui n’est pas totalement sans nous rappeler l’excellent travail d’Enikao pour l’Express.fr.

Merci à Jean Véronis pour ce retour, il comble un peu le vide qu’il avait laissé, les blogs de lexicographes étant bien rares!


Capital enquête sur les revenus de nos élus

6 mai 2009

Cela faisait fort fort longtemps que je n’avais pas lu un exemplaire de Capital. J’ai cédé cette semaine après avoir lu cet article du Figaro qui annonce que le magazine a réalisé une enquête colossale sur les salaires de nos élus.

magazine-n-212_article_portrait1Autant le dire tout de suite, j’ai ouvert ce magazine avec beaucoup d’a priori. Je craignais une soupe pseudo-poujadiste qui visait à cracher sur les élus privilégiés. J’ai finalement presque été déçu de ne pas l’avoir été. Rien de très scandaleux dans ce numéro, on peut même lui reconnaître un vrai travail de fond.

Tout d’abord, ce dossier nous présente les revenus de nos élus par catégorie. J’avais eu l’occasion de déjà les lire quelque part, mais je suis toujours surpris par la faiblesse des émoluments des maires par exemple. Ainsi un maire d’une commune de moins de 500 habitants (et qui pourtant ne chôme pas vraiment) ne perçoit que 638 € bruts mensuels contre 5441 euros maximum pour les maires de villes de plus de 100 000 habitants. Un ministre touche 14 017 euros – tous les salaires sont en brut mensuel – le premier d’entre eux 21 026 alors que le président de la République qui s’est généreusement augmenté de 170% à le droit à 22 249€. Les conseillers généraux et régionaux touchent entre 1501€ et 2627€ par mois (selon la taille de leur circonscription) et les sénateurs, députés et députés européens touchent 7008 € bruts mensuels.

A partir de ces éléments, le magazine Capital va essayer d’établir les revenus de 500 élus nous rappelant que leur rémunération est plafonnée dans le cadre du cumul des mandats à 9730 euros  brut mensuel pour un député et à 8165 euros pour un autre élu (cela ne concerne donc pas les ministres, les président d’assemblée,…). Autant que possible, les journalistes de Capital cherchent aussi à lister les privilèges de certains élus, les voyages d’études au soleil, les voitures de fonction à 80 000 € mais aussi le régime spécial des retraites pour les députés qui perçoivent à le retraite 6,1 fois plus que ce qu’ils ont cotisés! Des abus sont aussi dénoncés comme les élus et autres ministres qui font travailler des membres de leur famille (n’est-ce pas Roselyne?). Quelques surprises sont à noter comme le logement de fonction du premier questeur du Sénat, un petit 450m² au cœur du Quartier Latin avec jardin privatif à la française et quelques domestiques… On nous évoque aussi une cantine gastronomique où le repas facturé 15€ à l’élu coûte en réalité 120€…

Le dossier s’achève par une présentation des revenus de quelques stars de la politique, on apprend que Bernard Laporte a renoncé à 800 000€ de contrats publicitaires annuels pour gagner 13316€ par mois, que Rachida Dati perdra plus de 10000€ mensuel en se faisant élire à Strasbourg et que Jacques Chirac – grâce à ces retraites et à son pharamineux salaire de membre du Conseil Constitutionnel – gagne plus que son successeur.

Ce qui est appréciable dans ce dossier c’est que les journalistes s’efforcent régulièrement de rappeler que vu le cursus de la plupart des élus étudiés, il est évident qu’ils pourraient gagner plus d’argent dans le privé. On peut penser au cas de Christine Lagarde qui a vu son salaire divisé par quatre en quittant Baker&Mc Kenzie pour le gouvernement. Il est aussi rappelé que les édiles de campagne sont fort peu payés par rapport aux tâches qu’ils accomplissent.

Bien sûr ce dossier porte des limites. Il n’ouvre pas vraiment une réflexion sur le cumul des mandats qui est pourtant sous-jacent à ces questions de rémunérations. Il brille aussi par l’absence de réflexion sur les salaires des femmes politiques anormalement plus bas que celui des hommes. Bien sûr, les femmes politiques ne sont pas moins payées que les hommes, ces salaires étant définis par la loi, mais étant donnée qu’elles sont généralement beaucoup moins cumulardes (et qu’elles occupent souvent des postes moins élevés), leur revenu peut s’avérer nettement inférieur à leurs homologues masculins.

En un mot, un dossier intéressant pour mieux comprendre les rémunérations de nos élus mais qui trouve tout de même ses limites dans un style un peu catalogue qui énumère dans de brefs articles les rémunérations et avantages de certains élus.


De la torture en démocratie, un dossier dérangeant de Books

4 mai 2009

Abonné à Books depuis le numéro 1 (comme j’avais pu l’expliquer ici), j’ai dévoré le dossier de ce mois sur la torture dans les démocraties. Intitulé : « Pourquoi les démocraties torturent. De la guerre d’Algérie à la guerre d’Irak », ce dossier revient en quatre articles sur ce cancer des démocraties mis en relief par les révélations sur les pratiques de l’administration Bush.

Vade-mecum de la torture moderne

torture-and-democracyBasé sur l’ouvrage de Darius Rejali, Torture and democracy, le premier article expose les grandes caractéristiques de la torture moderne. L’auteur affirme que pendant des millénaires, les tortionnaires ne se soucièrent guère de ne pas laisser de traces. Au contraire, une torture apparente se devait de servir d’exemple. Ces pratiques de torture étaient représentées par le « chat à neuf queues », ce fouet à neuf lanières lestées de métal qui infligeait des souffrances infâmes et laissaient des traces indélébiles. On peut aussi penser au fer rouge qui marquait chaque prisonnier de son délit. « La torture est soit évidente soit secrète. Écrit Rejali. Elle s’affiche ou se nie ; vise à punir ou à mettre en garde, ou à extorquer des renseignements. ». C’est comme cela qu’il explique qu’à l’heure où la torture est condamnée socialement, à l’heure où des ONG veillent au bon respect des droits de l’homme en démocratie, la règle d’or doit être de « provoquer des souffrances intolérables sans laisser de traces physiques ».

Pourtant si certains avocats affirment haut et fort la nécessité d’utiliser la torture dans la guerre contre le terrorisme, l’auteur affirme que « tolérer la torture au nom de l’urgence des informations à obtenir n’a pas de justification rationnelle. Il n’y a quasiment aucune preuve que la torture permette d’obtenir des informations fiables », c’est d’ailleurs pourquoi les tribunaux ne reconnaissent pas les preuves obtenues par la force.

Pour lui, l’homme a donc ce besoin de torture et « puisqu’il est mal de torturer, mais que nous éprouvons le besoin de le faire, il faut pratiquer la torture sans qu’elle se voie ». S’ensuivent quelques exemples troublants, comme le supplice du drap mouillé : la tête de la victime étroitement maintenue dans un drap humide qui à mesure qu’il sèche rétrécit et comprime douloureusement la tête… Il liste aussi une série de supplices par l’eau, avant d’évoquer d’autres types de tortures comme celle que peut créer une utilisation détournée du célèbre Taser

Dans cet article, on retrouve des exemples consternants de ce qu’une démocratie a pu entreprendre pour contourner ses propres principes, un article dérangeant sur un livre choc.

Le précédent Algérien

Le recours massif à la torture par l’armée française pendant la bataille d’Alger est un exemple classique de la manière dont un État démocratique légitime cette pratique.

Confirmant ce que montra Alexis de Tocqueville, il faut parfois un regard extérieur pour nous permettre de nous voir tels que nous sommes, Books nous présente l’ouvrage d’Allistair Horne intitulé A savage war of peace. Pour lui, la torture au moment de la Bataille d’Alger a été vaine, elle « obligea les Algériens « loyaux » à coopérer mais, après la bataille, ils renoncèrent à leur loyauté envers la France ou furent assassinés. ». Ainsi selon lui, « Massu a gagné la bataille d’Alger, mais cela signifiait perdre la guerre ». En effet, comme il était impossible de faire disparaître toutes les personnes torturées, on les relâchait et par la force du bouche à oreille tout le monde était au courant.

Cet article est utile à plus d’un titre. Il apporte le témoignage de certains tortionnaires affirmant que la « torture peut devenir une drogue ». De plus, il insiste en permanence sur l’inutilité des renseignements obtenus. « S’ils avaient su lire l’arabe, ils auraient trouvé l’atelier plus tôt. Mais ils étaient trop occupés à torturer. Comme on aurait pu le prédire s’engager dans cette voie a empêché le recours aux compétences ordinaires de la police, plus efficaces ».

Guantanamo : rien que de très ordinaire

Le troisième article de ce dossier se base sur l’ouvrage Torture Team de Philippe Sands. Ce livre montre que la CIA a toujours agi largement en dehors du droit, mais que dans le cas de Guantanamo, des documents signés par Donald Rumsfled autorisent une série de techniques d’interrogatoire coercitives allant bien au-delà de ce que l’armée acceptait jusqu’alors.

On retrouve dans cet article le poignant exemple de l’interrogatoire d’Al Khatani en 2002 :

« Il avait droit à un maximum de quatre heures de sommeil par nuit. Il fut menacé par des chiens, intégralement déshabillé, encapuchonné, obligé de porter des sous-vêtements féminins sur la tête, sexuellement humilié par des interrogatrices, soumis à des températures extrêmes et à des bruits intenses, aspergé d’eau froide. On lui injecta un produit liquide dans les veines, et comme il n’était pas autorisé à aller aux toilettes, il dut uriner sur lui. »

© Botero - Abu Grahib

© Botero - Abu Grahib

Illustré par les peintures de Botero extraites de son ouvrage Abu Grahib ce dossier peut être à plus d’un titre dérangeant notamment quand dans cet article, l’auteur affirme que les hauts dignitaires américains avaient l’impression de n’avoir rien fait de mal. Il conclut d’ailleurs par ces mots : « Dans l’Amérique de l’Après-11-Septembre, les idéalistes étaient rares ; un pragmatisme amoral borné, dominait. »

Des tortionnaires comme vous et moi

Ce dernier article est tout aussi intéressant puisqu’il s’appuie sur le livre du célèbre professeur Zimbardo, The Lucifer effect. Rappelez vous, ce chercheur est à l’origine de l’expérience de la prison de Stanford. Des prisonniers et des surveillants volontaires devaient se prêter à l’expérience définie par Zimbardo comme on le voit sur cette vidéo.

Rapidement, les prisonniers privés de sommeil commencèrent à présenter des symptômes de dépression et de déstructuration. Cette expérience montre que des gens ordinaires peuvent avoir des comportements inquiétants et cruels quand ils sont inscrits dans un groupe.

L’auteur fait un parallèle avec les exactions commises à Abu Grahib. Pour lui, « sous l’influence d’une autorité ou du lucifer1groupe, ils commettront des actes qu’ils seront plus tard stupéfaits d’avoir commis, des actes que la plupart des gens pensent qu’ils ne seraient jamais capables de commettre. ». Avec raison, Zimbardo invite à l’humilité : « rien ne nous permet d’affirmer que les atrocités sont le fait de quelques brebis galleuses, ni penser que seuls des gens loin de nous dans le temps et dans l’espace peuvent les commettre. »

Parfois, il semble dans cette ouvrage que la responsabilité collective efface la responsabilité individuelle ce qui est dérangeant. L’individu compte, même à Abu Grahib, les tortionnaires avaient le pouvoir de refuser ces actes.

Ce dossier demeure dans tous les cas très intéressant et se trouve inscrit dans une actualité brûlante. A lire et à relire pour mieux comprendre comment et pourquoi les démocraties peuvent-elles se mettre à torturer?