Books : Internet rend-il encore plus bête ?

29 juin 2009

Pour son numéro spécial été le magazine Books (dont j’ai déjà parlé ici et ) se pose une question fondamentale : Internet rend-il encore plus bête ?

couv-7Comme à son habitude, le magazine présente plusieurs critiques de livres du monde entier dont les prises de positions sont radicalement opposées. Servi par de très belles photos d’ados et de leurs loisirs, ce dossier complété par un sondage, une interview et de riches encadrés ne présente pas moins de douze ouvrages sur le sujet !

Parmi ceux-ci, certains sont très célèbres comme le Grown up digital de Don Tapscott, vraisemblablement le livre le plus positif sur cette génération née avec l’Internet, la book_grown-up-digitalgénération Y. L’auteur de l’article résume avec brio ce livre notamment à travers cette citation : pour Don Tapscott, « les enfants du Net sont plus malins, plus rapides et plus ouverts à la diversité que leurs prédécesseurs », écrit-il imagerie cérébrale et enquête sociologique à l’appui. Si l’ouvrage peut parfois être basé sur « des affirmations enthousiastes sans nuances de type :  »Ces gosses ont tout compris » » il n’en est pas moins tiré d’un travail très sérieux dirigé par l’auteur. En effet, pour produire cet ouvrage, pas moins de 10 000 entretiens ont été réalisés dans le cadre d’un projet de recherche qui a coûté 4 millions de dollars. Les conclusions sont positives sur cette génération née des baby-boomers, enfant de la génération télévision. Pour l’auteur Internet est une chance pour ces jeunes car « tandis que la télévision est fondamentalement un moyen de diffusion à sens unique, ne demandant qu’une participation passive, Internet est un média collaboratif qui sollicite le concours simultané de multiples utilisateurs dans le monde entier. »

everythingCette idée est aussi approfondie dans un ouvrage de Steven Johnson au titre provocateur : « Everything bad is good for you. How Today’s popular culture is actually making us smarter. »1 Steven Johnson part d’un fait avéré, depuis 1930, le QI n’a cessé de progressé (dans les pays où il est mesuré). A ses yeux nous ne sommes pas plus malins malgré la télévision et les jeux vidéos, mais grâce à eux. « la sophistication croissante des intrigues de sitcoms, la dimension interactive de la téléréalité, l’infinie complexité des scénarios de jeux vidéo expliquent, selon lui, le développement de notre aptitude à résoudre des problèmes. » Pour justifier cet argument, il veut pour preuve qu’« un des walk-throughs – ces guides officieux qui analysent les jeux et aident à en déjouer les complexités – de Grand Theft Auto III fait 53 000 mots, soit à peu près autant que son livre. Pour lui, le jeu vidéo contemporain crée un monde imaginaire complet, riche en détails et niveaux de difficulté », tout comme l’ensemble de la culture moderne. Il en appelle dès lors à rompre avec l’hégémonie de la légitimité culturelle du livre, en posant cette question simple « le succès phénoménal des Harry Potter est-il de meilleur augure pour la culture que le succès équivalent du jeu vidéo GTA III ?»

Cette idée de l’image trop positive de la lecture par rapport aux autres bien culturels est présente dans de nombreux articles ainsi dans une critique du livre The Gutenberg Elegies, Larissa MacFarquhar se pose la question du statut de la lecture. « Le Centre du livre de la bibliothèque du Congrès investit beaucoup de temps et d’argent pour inventer des slogans tels que  »Les livres changent tout ». Mais le simple fait de lire quelque chose -n’importe quoi- constitue-t-il un si haut fait culturel qu’il faille le célébrer ?» Elle rappelle que « quand le roman est devenu populaire aux Etats-Unis, dans la seconde moitié du XVIIIème siècle, il fut accusé de détruire les neurones et de faire peser une menace sur la haute culture – à peu près les termes dans lesquels la télévision est aujourd’hui dénoncée. » On pourrait aussi rappeler, comme le fait Laura Miller dans un autre article, que « Socrate lui-même dénigrait l’écriture, peu fiable à ses yeux, puisqu’il n’était possible ni de questionner un texte écrit sur sa signification ni d’en voir les auteurs et de les jauger ». Pour l’auteur de l’élégie à Gutenberg, « à mesure que la peur de l’apocalypse culturelle glissait du roman vers ses épigones high-tech – la radio, le cinéma, la télévision et désormais, les ordinateurs-, le livre a acquis une réputation de noblesse éducative et même morale ». A présent, le livre jouit donc d’un statut de meilleur bien culturel que les jeux vidéos ou la télévision, sans que l’on s’interroge sur l’hétérogénéité de ces lectures.

La question de la diminution des pratiques de lecture chez les jeunes est sous-jacente à tout ce dossier. A la fin de celui-ci, Books en partenariat avec Opinion Way réalise donc un grand sondage sur les pratiques de lecture avec comme principale conclusion qu’«Internet semble creuser l’écart entre les jeunes qui lisent et ceux qui ne lisent pas ».

Sans commenter tout le sondage qui parfois s’appuie sur des sous-catégories trop petites pour en tirer des conclusions, on peut retenir que selon eux, 42% des « CSP- » lisent moins qu’il y a cinq ans, et que 55% de ceux qui lisent plus sur Internet que sur des supports papiers lisent moins de livre qu’il y a cinq ans.

C’est notamment à partir de ces constats qu’ont été écrits les livres les plus critiques envers la génération Y. Parmi ceux-ci, on peut noter le livre d’Andrew Keen, Le culte de l’amateur. Il considère que les sites participatifs comme MySpace et YouTube favorisent « la médiocrité, le narcissisme et le conformisme » et ajoute que « la révolution du Web 2.0 favorise les observations superficielles au détriment de l’analyse en profondeur, les opinions à l’emporte-pièce au détriment du jugement réfléchi ». Pour Andrew Keen, avec l’avènement de ces pratiques, « l’actualité sera faite de potins de célébrités servant à agrémenter la publicité », voilà ce qui arrive écrit-il, « quand l’ignorance s’allie à l’égocentrisme, au mauvais goût et à la tyrannie de la foule ».

« L’histoire démontre, écrit-il, que la foule ne fait pas toujours preuve de sagesse », ayant embrassé des causes aussi peu raisonnables que « l’esclavage, l’infanticide, la guerre de George Bush en Irak, Britney Spears »… S’enlisant un peu dans la paranoïa, il affirme que « le format interactif employé par Wikipédia autorise la diffusion d’informations inexactes, non vérifiées, voire carrément frauduleuses » et qu’« en captant notre attention comme ils le font, les blogs et les wikis sont en train de décimer les industries de l’édition, de la musique et de l’information qui ont crée le contenu original que les sites Web  »agrègent ». Notre culture est en train de cannibaliser ses jeunes, en détruisant la source même du contenu qu’ils recherchent ». C’est aussi ce que pense l’auteur de Reinventing knowledge pour qui « Sans l’ombre d’un doute, nous sommes entrés dans une ère où la vérité officielle est plus facile à contester que jamais. Mais voulons-nous vraiment vivre sans aucune vérité établie; un monde où le moindre fait doit être approuvé démocratiquement par une foule d’individus dont l’opinion n’est peut-être ni fondée ni fiable ? »

Le dossier fait aussi la part belle au désormais célèbre livre de Mark Bauerlein : The Dumbest Generation2.dumbest_generation Diamétralement opposé au premier ouvrage présenté, ce livre critique férocement la génération Y. Pour l’auteur, le multimédia nous divertit de nos buts fondamentaux, il nous distrait et met à mal notre concentration. « La multiplication des tâches oblige le cerveau à partager ses capacités de traitement, affirme-t-il, de sorte que même si les tâches ne sollicitent pas les mêmes zones, une partie de l’infrastructure qu’elles partagent risque d’être saturée. » Contrairement aux livres « qui donnent aux jeunes lecteurs un lieu où ralentir et réfléchir, où trouver des modèles, où voir exprimées leurs propres émotions », Internet oblige un fonctionnement multitâche dès lors, « même si vous réussissez à apprendre en mode multitâche, le savoir acquis est moins flexible et plus spécialisé, vous avez plus de mal à récupérer l’information ». L’auteur craint que les savoirs acquis dans les autres consommations culturelles des jeunes ne relèvent pas le niveau d’intellect de ceux-ci dès lors il craint que « la génération Y (…) ne soit pas seulement la plus bête mais aussi la plus repliée sur elle-même et la plus égoïste ».

On retrouve cet argument dans un interview de Chris Hedges intitulée « Internet gonfle le culte du moi ». Pour lui « la popularité d’Internet tient à sa capacité de gonfler le culte du moi », « Voyez Facebook et les autres sites sociaux. Leur objet n’est pas de se faire des amis mais d’établir des contacts et de communiquer au niveau le plus superficiel. Ce sont des sites d’autoprésentation, destinés à montrer comment je souhaite être vu ». Dans cet interview alarmiste, l’auteur de Empire of illusion affirme que « Par son efficacité à diffuser les images et la pornographie, Internet a facilité notre penchant culturel à transformer les êtres humains en objet ».

Un dossier extrêmement riche que je ne peux que vous conseiller de découvrir dans le numéro d’été de Books, la confrontation des idées présentées dans ces critiques de livres est très enrichissante et donne envie de poursuivre cette réflexion notamment en reparcourant des articles sur le sujet comme le très célèbre: « Est-ce que Google nous rend idiot? »

1Tout ce qui est mauvais est bon pour vous. Comment la culture populaire d’aujourd’hui nous rend en fait plus intelligents.

2La génération la plus bête. Comment l’ère du numérique abrutit les jeunes américains et compromet notre avenir


Un livre à vous faire voter socialiste!

5 juin 2009

A quelques jours des élections européennes et alors que le débat est monté d’un cran hier sur France 2, je vous invite à découvrir l’ouvrage de Jean-Christophe Cambadélis, les socialistes européens et les temps nouveaux (disponible gratuitement en ligne).

CambaLe livre s’ouvre sur un bilan de la crise et des possibilités qu’elle offre. « la période ouvre un champ historique à l’Europe » puisqu’il s’agit d’ « une crise généralisée du système capitaliste financier » et d’une « réorganisation de l’empire américain ». Dès lors, l’auteur attend de l’Europe quatre éléments :

> La régulation des marchés. « Mettre un terme à la spéculation sur [le marché]du capital et à la crise des liquidités sur le marché interbancaire »

> La relance de l’économie. Il propose la suspension du pacte de stabilité pour pouvoir mettre en place un plan de relance au niveau des États, ainsi qu’un plan de relance européen de cent milliards d’euros.

> Le contrôle du capitalisme. Il aspire à la généralisation de l’impôt progressif sur le revenu et à la concrétisation des engagements du G20 sur la fin des paradis fiscaux.

> Une nouvelle régulation financière. Une fois encore, il s’agit d’attendre que les promesses du G20 se réalisent au niveau européen, notamment par l’adoption d’un nouveau Bretton Woods.

Mais cet ouvrage se veut avant tout une réflexion sur le socialisme à l’heure actuelle. Pour l’auteur « le blairisme s’est effondré avec le capitalisme financier » dès lors il faut sortir du social-libéralisme pour entrer dans l’aire d’ « une sociale démocratie moderne et assumée ». Tout au long de cet ouvrage, Jean-Christophe Cambadelis s’en prend aux années Blair-Schröder, à cette « gauche désireuse d’affirmer sa  »modernité idéologique » » qui a effectué une « remise en cause radicale de tout un héritage historique ». Pour lui, cette gauche a accepté « la précarité salariale comme condition du plein emploi » et à trop défendre l’idée d’égalité des chances, elle en a oublié de penser à l’égalité des revenus et même « oublié la volonté de réguler le marché à travers des règles, des interventions publiques et de la redistribution ».

Bien sûr, il n’oublie pas non plus d’épingler ses rivaux politiques, les libéraux dans un premier temps : « partout en Europe et dans le monde, les compromis sociaux issus des décennies d’après-guerre ont fait l’objet d’une forte remise en cause » mais aussi la droite populiste qui « dresse les classes moyennes et populaires contre les assistés et les immigrés » en affirmant être des « rénovateurs ». Évoquant « les révolutionnaires sans révolution », il critique la tentative de renouvellement des partis d’extrême-gauche qu’il soit LCR, PCF, Die Linke ou même alter mondialistes.

Pour lui, « la crise actuelle du capitalisme financiarisé a agi comme un puissant stimulant pour un retour de la gauche à ses fondamentaux. » La gauche peut aussi s’appuyer sur l’espoir qu’a fait naître l’élection de Barack Obama, « puissant stimulant pour les progressistes de la planète ». Dès lors, il précise son propos. « Il ne s’agit plus d’abolir le capitalisme mais il reste fondamental de le domestiquer à travers une triple régulation économique, sociale et écologique ». Il invite à sortir de la troisième voie blairiste inspirée par les écrits d’Anthony Giddens et son « beyond left and right »1 pour – au contraire – réaffirmer l’affrontement « gauche – droite ».

Citant le Manifeste des partis socialistes européens, il écrit : « contrairement à la droite, nous n’assimilons pas l’emploi et les droits sociaux des salariés à des charges qu’il faudrait sans cesse réduire ». Concrètement, il en appelle à :

> La préservation d’une sphère non-marchande avec « un cadre européen pour les services publics qui garantira aux citoyens le droit d’accès universel et égal à ses services ».

> Un salaire minium décent. L’idée est d’impulser l’harmonisation sociale vers le haut avec un salaire négocié pays par pays, mais qui garantirait partout un niveau de vie décent aux travailleurs. « les travailleurs ne doivent pas voir leurs droits sociaux mis en concurrence »

> Une engagement contre le réchauffement climatique : il a la « conviction que la lutte contre le réchauffement climatique peut renouveler l’économie européenne », c’est pourquoi il espère que l’union européenne sera unie pour proposer au sommet de Copenhague en fin d’année prochaine une réduction des gaz à effet de serre de 30 % en vingt ans.

Cet ouvrage est éminemment politique, et d’ailleurs l’auteur en appelle à l’entrée massive de la politique dans le cadre du parlement européen, pour Jean-Christophe Cambadelis, « le nouveau cours mondial et la crise économique rendent caduc le compromis historique avec la droite dans la construction européenne. » « Pour la première fois depuis l’institution en 1979 de l’élection du Parlement Européen au suffrage universel, l’affrontement droite-gauche devient lisible dans l’espace public européen. ». Le combat de la gauche sera pour une « Europe politique porteuse non seulement d’un modèle social, mais aussi d’un idéal de civilisation ».

En quelques mots : un livre accessible, agréable à lire et qui nous rappelle que cette campagne n’est pas seulement une question d’égo et d’antisarkozysme mais qu’elle est aussi un important vecteur d’idées nouvelles pour l’Europe. A lire sans modération.


1Par delà le concept de droite et de gauche.


Revolution Relation, le livre de Stéphane Lautissier et Jacques Angot

25 mai 2009

Avec un peu de retard sur Citizen L., j’ai lu l’ouvrage de Stéphane Lautissier et Jacques Angot, Révolution Relation, construire votre écosystème de marque. Un livre qui pose les bases d’une nouvelle relation entre les marques et les consommateurs à travers des exemples concrets et des idées accessibles à tous.

lautissierTout d’abord, les auteurs nous précisent un peu le contexte dans lequel les marques sont amenées à faire leur autocritique : diminution de la durée de vie des produits, coûts de recherche-développement de plus en plus élevés, des marques remises en cause par la montée des hard-discounts et des comparateurs de prix. Dans ce cadre, « il s’agit de repenser véritablement le cadre d’action des entreprises dans leur rapport aux individus, consommateurs mais aussi acteurs et citoyens. La démarche marketing est amenée à faire son examen critique pour réinventer son utilité, son rôle, son action. »

« Pendant les trente glorieuses, les entreprises ont su développer un système permettant de créer un espace de confiance à l’intérieur de l’organisation économique et sociale. Il s’agit donc de créer les conditions de cet échange aujourd’hui ». S’appuyant sur quelques réussites récentes comme l’iPod, Dyson ou Dove, dont la célèbre publicité virale « a surtout permis à Dove d’être la marque la plus dynamique en termes de progression d’affect ces dernières années. » Stéphane Lautissier et Jacques Angot se proposent de jeter les bases d’un nouvelle relation entre les marques et leurs clients.

Les auteurs balayent immédiatement la liste des fausses bonnes idées trop souvent utilisées par les marques. Utiliser la RSE (responsabilité sociale des entreprises) comme « alibi », réaliser des coups marketing efficaces sur le court terme mais sans impact sur l’image de la marque à long terme, démarcher les clients par courriers et par téléphone « alors même que les individus sont de plus en plus agacés par type de contact». Pour eux, « Les appels de démarchage construisent le même sentiment : un manque de considération reposant sur des approximations dans la démarche et un manque de respect. » Ils critiquent aussi, en s’appuyant sur l’exemple concret du déclin de la marque Pierre Cardin, les enseignes qui se sont trop diversifiées dans le but d’atteindre une rentabilité maximale : « trop d’activités mal pensées coûtent cher en terme d’image et de relation. »

Si ce livre trouve sa place sur ce blog, c’est aussi parce qu’il nous propose une vraie réflexion sociétale. C’est un essai, et comme tout essai il comporte un aspect politique. Ici, les auteurs livrent une attaque farouche contre les court-termistes. « Les grilles de lecture et les pratiques se sont donc modifiées pour être réorientées vers des logiques essentiellement comptables et financières. La plupart des professionnels ont pour objectif d’orienter leur chiffre d’affaire à six mois quel que soit le moyen. Il ne faut pas s’étonner de les voir recourir systématiquement à des logiques promotionnelles ou  »trois yaourts pour le prix de deux », on gonfle artificiellement le nombre écoulé et le chiffre d’affaires. Évidemment, la perception du produit et de la marque n’est pas améliorée. »

Stéphane Lautissier et Jacques Angot critiquent aussi le marketing basé sur le benchmark [le terme français correct est parangonnage soit dit en passant!] : « Le benchmark crée un véritable phénomène de mimétisme et de conformisme qui norme toute activité de secteur et empêche de prendre de la distance et d’explorer de nouvelles voies innovantes. »

Mais ce livre ne se contente pas d’établir un bilan critique du marketing aujourd’hui, il se veut être une réelle force de proposition. « Ce n’est pas un livre sur le marketing relationnel mais pour que le marketing devienne relationnel. » Après avoir critiqué le fait que les relations entre les marques et leurs clients utilisent « trop d’informations et pas assez de relations. Trop de produits et pas assez d’intentions » les auteurs vont donner des pistes pour construire un écosystème de marque. Tout d’abord, « il est nécessaire d’être en capacité de réinventer son activité autour de la proximité, de la connaissance du territoire, au besoin de la mise en relation. » Plus question de diffuser « un message avec un plan média qui va circonscrire les destinataires pour les toucher et les convaincre. Il s’agit de créer les moyens de les rencontrer, d’interagir et de les impliquer dans une action de leur plein gré et dans un projet commun. »

Basé sur des exemples concrets comme le club Marmara qui propose à ses voyageurs de se découvrir avant leurs vacances, Nike qui aide les citadins à rencontrer des partenaires de basket ou encore la RATP qui propose aux personnes empruntant une même ligne de se connaître, les auteurs donnent leur vision du marketing relationnel.

L’une des idées clés consiste à encourager les marques à délivrer un message politique, à prendre part dans les débats sociétaux, comme l’avait fait Michel-Edouard Leclerc à propos du pouvoir d’achat. Les auteurs encouragent l’entrée de spin doctors [façonneurs d’image en français] dans les équipes marketing. « L’engagement sociétal dont de plus en plus de marques font preuve, constituent un acte politique évident ». C’est par exemple le cas, de la chaussure équitable et écologique : Veja. « Le spin est donc amené à se répandre dans les entreprises afin d’améliorer l’adéquation de la marque avec son environnement ».

Dans une critique toujours plus vive des politiques court-termistes des grandes sociétés, les auteurs réussissent à nous entraîner dans un voyage au cœur des marques et de leur politique marketing. Initialement destiné aux professionnels et aux étudiants en market’, ce livre pourra aussi intéresser les personnes critiques à l’égard des messages publicitaires traditionnels dont nous sommes gavés à satiété.


De la torture en démocratie, un dossier dérangeant de Books

4 mai 2009

Abonné à Books depuis le numéro 1 (comme j’avais pu l’expliquer ici), j’ai dévoré le dossier de ce mois sur la torture dans les démocraties. Intitulé : « Pourquoi les démocraties torturent. De la guerre d’Algérie à la guerre d’Irak », ce dossier revient en quatre articles sur ce cancer des démocraties mis en relief par les révélations sur les pratiques de l’administration Bush.

Vade-mecum de la torture moderne

torture-and-democracyBasé sur l’ouvrage de Darius Rejali, Torture and democracy, le premier article expose les grandes caractéristiques de la torture moderne. L’auteur affirme que pendant des millénaires, les tortionnaires ne se soucièrent guère de ne pas laisser de traces. Au contraire, une torture apparente se devait de servir d’exemple. Ces pratiques de torture étaient représentées par le « chat à neuf queues », ce fouet à neuf lanières lestées de métal qui infligeait des souffrances infâmes et laissaient des traces indélébiles. On peut aussi penser au fer rouge qui marquait chaque prisonnier de son délit. « La torture est soit évidente soit secrète. Écrit Rejali. Elle s’affiche ou se nie ; vise à punir ou à mettre en garde, ou à extorquer des renseignements. ». C’est comme cela qu’il explique qu’à l’heure où la torture est condamnée socialement, à l’heure où des ONG veillent au bon respect des droits de l’homme en démocratie, la règle d’or doit être de « provoquer des souffrances intolérables sans laisser de traces physiques ».

Pourtant si certains avocats affirment haut et fort la nécessité d’utiliser la torture dans la guerre contre le terrorisme, l’auteur affirme que « tolérer la torture au nom de l’urgence des informations à obtenir n’a pas de justification rationnelle. Il n’y a quasiment aucune preuve que la torture permette d’obtenir des informations fiables », c’est d’ailleurs pourquoi les tribunaux ne reconnaissent pas les preuves obtenues par la force.

Pour lui, l’homme a donc ce besoin de torture et « puisqu’il est mal de torturer, mais que nous éprouvons le besoin de le faire, il faut pratiquer la torture sans qu’elle se voie ». S’ensuivent quelques exemples troublants, comme le supplice du drap mouillé : la tête de la victime étroitement maintenue dans un drap humide qui à mesure qu’il sèche rétrécit et comprime douloureusement la tête… Il liste aussi une série de supplices par l’eau, avant d’évoquer d’autres types de tortures comme celle que peut créer une utilisation détournée du célèbre Taser

Dans cet article, on retrouve des exemples consternants de ce qu’une démocratie a pu entreprendre pour contourner ses propres principes, un article dérangeant sur un livre choc.

Le précédent Algérien

Le recours massif à la torture par l’armée française pendant la bataille d’Alger est un exemple classique de la manière dont un État démocratique légitime cette pratique.

Confirmant ce que montra Alexis de Tocqueville, il faut parfois un regard extérieur pour nous permettre de nous voir tels que nous sommes, Books nous présente l’ouvrage d’Allistair Horne intitulé A savage war of peace. Pour lui, la torture au moment de la Bataille d’Alger a été vaine, elle « obligea les Algériens « loyaux » à coopérer mais, après la bataille, ils renoncèrent à leur loyauté envers la France ou furent assassinés. ». Ainsi selon lui, « Massu a gagné la bataille d’Alger, mais cela signifiait perdre la guerre ». En effet, comme il était impossible de faire disparaître toutes les personnes torturées, on les relâchait et par la force du bouche à oreille tout le monde était au courant.

Cet article est utile à plus d’un titre. Il apporte le témoignage de certains tortionnaires affirmant que la « torture peut devenir une drogue ». De plus, il insiste en permanence sur l’inutilité des renseignements obtenus. « S’ils avaient su lire l’arabe, ils auraient trouvé l’atelier plus tôt. Mais ils étaient trop occupés à torturer. Comme on aurait pu le prédire s’engager dans cette voie a empêché le recours aux compétences ordinaires de la police, plus efficaces ».

Guantanamo : rien que de très ordinaire

Le troisième article de ce dossier se base sur l’ouvrage Torture Team de Philippe Sands. Ce livre montre que la CIA a toujours agi largement en dehors du droit, mais que dans le cas de Guantanamo, des documents signés par Donald Rumsfled autorisent une série de techniques d’interrogatoire coercitives allant bien au-delà de ce que l’armée acceptait jusqu’alors.

On retrouve dans cet article le poignant exemple de l’interrogatoire d’Al Khatani en 2002 :

« Il avait droit à un maximum de quatre heures de sommeil par nuit. Il fut menacé par des chiens, intégralement déshabillé, encapuchonné, obligé de porter des sous-vêtements féminins sur la tête, sexuellement humilié par des interrogatrices, soumis à des températures extrêmes et à des bruits intenses, aspergé d’eau froide. On lui injecta un produit liquide dans les veines, et comme il n’était pas autorisé à aller aux toilettes, il dut uriner sur lui. »

© Botero - Abu Grahib

© Botero - Abu Grahib

Illustré par les peintures de Botero extraites de son ouvrage Abu Grahib ce dossier peut être à plus d’un titre dérangeant notamment quand dans cet article, l’auteur affirme que les hauts dignitaires américains avaient l’impression de n’avoir rien fait de mal. Il conclut d’ailleurs par ces mots : « Dans l’Amérique de l’Après-11-Septembre, les idéalistes étaient rares ; un pragmatisme amoral borné, dominait. »

Des tortionnaires comme vous et moi

Ce dernier article est tout aussi intéressant puisqu’il s’appuie sur le livre du célèbre professeur Zimbardo, The Lucifer effect. Rappelez vous, ce chercheur est à l’origine de l’expérience de la prison de Stanford. Des prisonniers et des surveillants volontaires devaient se prêter à l’expérience définie par Zimbardo comme on le voit sur cette vidéo.

Rapidement, les prisonniers privés de sommeil commencèrent à présenter des symptômes de dépression et de déstructuration. Cette expérience montre que des gens ordinaires peuvent avoir des comportements inquiétants et cruels quand ils sont inscrits dans un groupe.

L’auteur fait un parallèle avec les exactions commises à Abu Grahib. Pour lui, « sous l’influence d’une autorité ou du lucifer1groupe, ils commettront des actes qu’ils seront plus tard stupéfaits d’avoir commis, des actes que la plupart des gens pensent qu’ils ne seraient jamais capables de commettre. ». Avec raison, Zimbardo invite à l’humilité : « rien ne nous permet d’affirmer que les atrocités sont le fait de quelques brebis galleuses, ni penser que seuls des gens loin de nous dans le temps et dans l’espace peuvent les commettre. »

Parfois, il semble dans cette ouvrage que la responsabilité collective efface la responsabilité individuelle ce qui est dérangeant. L’individu compte, même à Abu Grahib, les tortionnaires avaient le pouvoir de refuser ces actes.

Ce dossier demeure dans tous les cas très intéressant et se trouve inscrit dans une actualité brûlante. A lire et à relire pour mieux comprendre comment et pourquoi les démocraties peuvent-elles se mettre à torturer?


Christophe Donner, 20 000 euros sur Ségo

9 avril 2009

Après vous avoir parlé de Ségolène la femme marque le mois passé, c’est sur un autre livre qui traite de la présidente de Poitou-Charentes que je me suis penché : 20000 euros sur Ségo ! de Christophe Donner.

20000eurossursegoÉtrange roman que ce 20000 euros sur Ségo ! L’idée de base est pourtant simple, c’est une métaphore filée entre la politique, et plus précisément le congrès du PS, et les courses hippiques : favoris, outsiders, stratégies… Le résultat est à l’arrivée assez mitigé.

Je ne le cacherai pas, j’ai pourtant pris du plaisir à lire ce livre. Une fois commencé difficile de le lâcher et de ne pas le lire d’une seule traite. Pourtant ce roman est dérangeant, voire désagréable. C’est un roman politique écrit par quelqu’un qui pense qu’un « parti est d’abord un lieu de rencontres sexuelles » et qui avoue avoir dès son plus jeune âge converti la passion politique qui animait sa famille en passion hippique.

Concrètement, cela entraine des raccourcis loin d’être flatteurs pour le P.S. et pour la politique en général. Ainsi, évoquant les différentes motions déposées au Congrès du parti socialiste, Christophe Donner trouve qu’elles étaient toutes identiques : « c’était la même bouillie contestataire, un pudding de paraphrases». Tous les candidats ont droit à leur petite phrase : Aubry fait mémère, Hamon n’est « pas bon », il a « un manque de texte et de style » et « Le projet de Delanoë était insaisissable, et plus il le remplissait de fadaises, de lieux communs, plus il se vidait. ».

Bien sûr, celle qui en prend le plus pour son grade, c’est évidemment Ségolène Royal. Même s’il a choisi de parier 20000 euros sur sa victoire au Congrès, il ne manque pas de l’égratigner tout au long de son ouvrage. Tout d’abord à propos de son Zénith : « Ségolène ne marchait pas, elle ne dansait pas non plus, elle faisait l’oie, celle qui essaie de s’envoler, de s’élever, mais rien. » Puis il insiste : « elle est insupportable : « Fra-ter-ni-té ! Fra-ter-ni-té ! » c’est juste pas possible ». Quelques pages plus loin, il revient encore à la charge : « Cette grand-messe de la fraternité, là, quelle horreur ! Cette bonne femme est folle ! » et ajoute encore des termes comme « c’est la honte », « horrible » ou encore «ridicule. Elle était ridicule» pour conclure qu’«elle ne sera jamais élue il y a trop de gens qui la détestent, au PS. »

Même, s’il comprend que « L’enjeu du congrès c’est […]comment s’en débarrasser ? », il mise tout de même sur ce canasson. Même, s’il reconnaît que Ségolène Royal perd les élections au moment de son discours raté au Congrès, il conclut son ouvrage en affirmant que «ce n’est pas au vote que s’est jouée la désignation de Martine Aubry, elle a été désignée et non élue. C’est un fait, une évidence : le comité directeur a décidé que ça devait être elle, plus exactement que ça ne pouvait pas être Ségolène ».

Mais avant d’en arriver à cette conclusion, Christophe Donner nous a offert toute une série de raccourcis qui donne un ton populiste à ce bouquin. Par exemple, un psy fait du « bla bla freudien », Delanoë ne se définit que par son « coming-out » et Ségolène Royal par ses gaffes. Pour lui, « la gaffe est son sport préféré » et «les élections présidentielles furent pour elle l’occasion d’une grande tournée internationale de gaffes, elle donnait son irrésistible spectacle à guichets fermés, tous les journalistes locaux se pressant pour être les premiers à recueillir la dernière bourde».

En définitive, si Christophe Donner regrette d’avoir misé 20000 euros sur Ségo, je regrette d’avoir misé 12 euros sur ce livre qui certes est prenant mais qui n’a en tout cas pas le moindre intérêt politique. L’auteur arrive à nous tenir par la qualité de son écriture et par quelques bons mots bien sentis comme sa réflexion sur le vocabulaire marxiste de Sarkozy après la crise financière : «en l’adoptant , en faisant sien les slogans marxistes de l’ancien temps, Sarkozy les portait au sommet du ridicule, dévoilait leur inanité, leur vacuité, leur part de démence». Pour en apprendre plus sur Ségolène, il vaut mieux se reporter sur Ségolène, la femme marque ou sur un ouvrage directement écrit par l’intéressée, vous pouvez toujours parcourir ce roman pour vous divertir et savoir si ou non l’auteur pourra s’offrir ses fenêtres en or.

> sur le même thème :

Ségolène, la femme marque

Femme debout, Ségolène Royal sans surprise



De la démocratie numérique, le livre de Nicolas Vanbremeersch alias Versac

7 avril 2009

Après avoir suscité le manque chez ses nombreux lecteurs, le blogueur Versac revient avec un nouveau blog et un livre référence sur le Web d’aujourd’hui.


delademocratienumerique2C’est avec humilité et concision que Versac nous résume en quelques pages son parcours de blogueur. Il nous rappelle sa présence sur le Web dès 1999 par le biais de la start-up qu’il avait créée puis, dès 2003, pour son célèbre blog sur lequel il a officié pendant plus de cinq ans, Versac.net. Dès lors, on entre réellement dans le cœur de ce livre qui est un essai sur le Web à mettre entre toutes les mains.

Tout au long de son ouvrage, Nicolas Vanbremeersch va faire l’effort de ne pas tomber dans le trop plein théorique, il s’efforce de toujours expliquer les choses avec pédagogie, un vocabulaire simple et illustré de cas concrets qu’il a rencontré au cours de son expérience numérique. Ainsi, il arrive à faire couler de source sa théorie des trois Web. Déjà maintes fois commentée sur internet (ici par exemple), cette théorie est très convaincante par sa simplicité. L’auteur « sépare » le Web en trois parties : le Web documentaire, le Web de l’information et le Web social et les présente sur un axe allant du statique au dynamique. En effet, pour lui, il y a « deux approches, deux moteurs qui animent différemment les logiques de publication : l’immédiateté et l’archivage. » L’archivage sur le Web sert en effet à diffuser et stocker des informations produites ailleurs.

Les trois web sont donc divisés pour Versac entre le Web documentaire : « ces millions de pages statiques, froides, ayant essentiellement une vocation d’information de référence. (…) Souvent ce qui se trouve dans le Web documentaire ne vient pas de cet espace : c’est juste une mise à disposition d’une connaissance ou de contenus venus d’ailleurs. » Il l’illustre par des projets comme Europeana ou Google Scholar mais on pourrait bien sûr penser à des initiatives comme Persee ou Revues.org. Instinctivement, on comprend ce que l’auteur entend par Web de l’information : « Le Web de l’information partage avec le Web documentaire cette approche non interactive, mais se situe dans l’actualité et le chaud. C’est ici le règne du journaliste. » Le Web social comprend dès lors tout le reste, pas seulement les blogueurs mais toutes les personnes qui partagent des photos via Facebook ou Flickr, tous ceux qui laissent des commentaires, font circuler des liens…

Au delà, de cette théorie, Nicolas Vanbremeersch nous offre une réflexion plus poussée sur l’information à l’heure du Web. Il revient bien entendu sur les blogs, mais plus précisément sur le concept de buzz, la rémunération des blogueurs, l’influence de certains… Je ne vais pas le cacher, je suis à peu près d’accord en tout point avec son analyse, notamment avec son point de départ : « La presse, très marquée par une logique de presse d’opinion au XIXème siècle, s’est muée en espace d’information plus générique, délaissant le rôle de formation de l’opinion au profit d’autres espaces. Le blog vient agir en complément : il est un lieu dans lequel, sur la base d’une information déjà abondamment disponible, prime le commentaire, le décryptage, le rebond sur ce qui nourrit l’espace médiatique »

Pour Versac, il faut sortir de l’idée que les blogueurs vivent de leur activité, c’est la cas d’une infime minorité, « La grande majorité des échanges en ligne ne sont pas ceux de blogueurs à la recherche d’argent ou de célébrité, mais bien d’échanges sereins, entre pairs. » L’autre monnaie d’échange des blogueurs est sa réputation, ainsi il « aspire à être repris par d’autres blogs, commenté en abondance » et «  se réjouit d’avoir de plus en plus de lecteurs ». Certainement poussé par les multiples fois où on a dû lui demander comment on devient un blogueur influent, Nicolas Vanbremeersch, nous donne quelques indications de ce qui fait d’un blog une référence. « Le verbe haut, une capacité à écrire, en texte, vidéo ou photo, à créer pour les autres, est une condition nécessaire », mais tenir un blog « suppose [aussi] une aptitude au dialogue, à l’explication, à la communication », « il faut également, pour se faire une place, trouver un rôle, dans les réseaux auxquels on souhaite contribuer.» Il appelle aussi et surtout à l’abondance : « le réseau social donne à ceux qui le nourrissent, pas à ceux qui s’en servent, ou espèrent simplement en bénéficier sans y entrer véritablement » et à la longévité : « la foule n’accorde que rarement son crédit en peu de temps. Devenir une autorité dans son domaine, en ligne, prend du temps, requiert de la longévité : c’est d’ailleurs principalement ce qui explique le succès de mon blog, son ancienneté dans le domaine. »

Dans sa réflexion sur la place du journalisme, une fois encore Versac vise juste : « Le journaliste conserve en partie son rôle d’expertise, de veille et de pédagogie de l’information, mais il doit désormais le partager avec d’autres et lutter au quotidien pour prouver la pertinence de son approche spécifique (…) ce nouveau journalisme de re-médiation, plus modeste et à l’écoute, marque la fin d’un magistère, mais pas celle d’une profession. Celle-ci doit s’attacher plus que jamais (et probablement plus qu’aujourd’hui!) à sa déontologie. ». Il explique, en effet, que «l’absence de barrière à l’entrée sur le marché de l’information facilite une concurrence vive, l’arrivée permanente de nouveaux acteurs, avec lesquels les médias doivent composer, contraints d’évoluer ». Il cherche aussi à tordre le cou aux idées reçues comme quoi, les blogs seraient la mauvaise version du journalisme : « le Web serait un lieu de moindre contrôle, de diffusion d’informations fausses, d’excès, de violations de déontologie, de maljournalsime. C’est l’inverse que j’observe : le Web agit souvent comme un moyen formidable d’approfondissement, de plus grand détail sur l’information, de correction plus rapide des erreurs, comme un accès approfondi, plus riche, à l’actualité. ».

Il conclut que « le mythe de l’actualité, d’un corps unique faisant le quotidien de 60 millions de personnes d’un pays, disparaît, doucement, avec les mass media. (…) la communauté politique suppose autre chose que le partage de trente minutes quotidiennes de nouvelles choisies par dix personnes ou d’une trentaine de pages de journal. ».

Toujours bien référencé, bien illustré de cas concrets, ce livre est une référence qui permettra à nombre d’entre nous de mieux comprendre le Web d’aujourd’hui sans pour autant avoir à passer par un livre technique et rébarbatif. Cet essai a pu surprendre quelques uns pour son côté prophétique et par sa volonté de mettre le Web au centre de l’espace public mais à titre personnel, je trouve cet essai tout à fait réussi, presque frustrant par son format mais toujours instructif. J’ai apprécié de retrouver le style de Versac, ainsi que tous les efforts que l’auteur a pu faire pour utiliser des mots simples et compréhensibles par tous, même les non-experts.

A titre d’anecdote, ce livre se devait d’être écrit par Versac, pour toutes les raisons que je viens de citer, mais aussi et surtout parce qu’il est une vraie référence. Une référence que je partageais en tout cas avec la personne assise à côté de moi dans le TGV. Nous ne nous connaissions pas, mais ce livre aura été le point de départ d’une conversation intéressante et agréable avec ma voisine qui elle aussi tient un blog.


Ségolène ®, la femme marque

16 mars 2009

A l’heure où Ségolène Royal – qui a si souvent exposé sa vie privée – se plaint d’être en une de Paris Match avec son nouveau compagnon, il est intéressant de découvrir l’ouvrage de François Belley qui analyse la marque Ségolène ®.

Sur invitation de l’auteur, j’ai décrypté Ségolène ® la femme marque. Je ne vous cache pas avoir été quelquesegolenefemmemarque2 peu inquiet en découvrant le postulat de départ. L’analyse d’une femme politique par un « marketeux » risquait de réveiller en moi les souvenirs plus ou moins difficiles des cours d’analyse économique du politique. J’ai eu peur de retrouver le spectre de Capitalisme, socialisme et démocratie de Schumpeter, Anthony Downs ou encore des calculs tels que V = pU – C + R1 qui nous explique l’irrationalité du vote. Au lieu de cela, je me suis trouvé en présence d’un livre très travaillé et tout à fait agréable à lire. L’omniprésence de termes utilisés en marketing et en communication nous rappelle toutefois la nature de cet ouvrage. Ainsi on peut trouver des mots comme covering, C to P (consumer to politics), insights, big idea, team, feedback, brand linking, ou encore des termes qui nous plongent directement dans l’univers de la publicité comme aspirationnel ou désirabilité. Pourtant la démonstration apporte un vrai plus à l’étude du politique tant il est vrai que parfois la science politique est désarmée face à la mise en abîme de l’image des professionnels de la politique.

Le livre commence par une préface de Jacques Séguéla, l’homme qu’il fallait pour un ouvrage qui veut imbriquer communication et politique. Cette préface très courte peut à plusieurs titres décevoir, il n’empêche qu’elle remplit son rôle, elle met le lecteur en haleine et annonce la couleur. De ces quelques lignes, je ne retiendrai qu’une phrase qui éclaire la thèse de l’auteur : « la consommation, si on la réduit à sa plus simple expression, se résume à deux vases communicants. L’un symbolise la confiance, l’autre le désir. Le choix va toujours à l’offre qui témoigne de la meilleure synthèse des deux ». En 2007, c’était Nicolas Sarkozy, c’est pourtant à l’autre « gagnante » de l’élection que François Belley s’est intéressé.

Rapidement, l’auteur nous explique dans quelle mesure on peut affirmer que les hommes politiques sont des marques comme les autres. A travers des exemples très concrets comme celui de José Bové, on commence à adhérer à la thèse du livre. L’œil du professionnel du marketing nous apporte tout d’abord une vraie connaissance de ce qu’est une marque. Insistant sur le triptyque notoriété, identité et pérennité qui fonde la marque, l’auteur conclut que « seul le profit semble différencier la marque commerciale de la marque politique ».

Mais Ségolène ® la femme marque n’est pas un ouvrage lointain et théorique. Basé sur un travail colossal, l’auteur nous retrace l’ascension de Ségolène Royal de son entrée en politique à la veille du congrès du P.S.. Partant du principe qu’une marque doit « incarner et développer une spécificité (…) et donc [se] rendre unique, dans une certaine mesure, aux yeux du consommateur. » L’auteur analyse ce qui fait de la présidente de région un produit marketing.

Pour l’auteur, la marque Ségolène Royal se distingue des autres offres politiques, par sa féminité et sa proximité. De ce point de vue, force est de reconnaître la stabilité de Ségolène Royal. Tout au long de sa carrière, elle aura joué sur le registre de l’émotion et sur la carte de l’écoute. L’auteur nous montre le parcours qu’elle a entrepris depuis la mise en avant de la naissance de sa fille Flora en 1992 dans Paris Match jusqu’à son Zénith à la fin de l’année passée, il est totalement impossible de passer à côté de la vie privée de Ségolène Royal. Elle va, de plus, « faire de ses places aux gouvernements et de ses fonctions politiques un levier médiatique pour émerger, installer la marque dans l’esprit des Français ». La notoriété est déjà là, et le fait qu’elle ait toujours été une « bonne cliente » pour les médias, va profondément l’aider à devenir une possible présidentiable en 2007.

En ce qui concerne l’émotion, inutile de préciser que Ségolène Royal aime mettre en avant sa vie privée, « chez Ségolène, la politique s’apparente toujours à un récit dans lequel les séquences émotionnelles rythment la vie de l’héroïne narratrice ». Tout au long de sa carrière, elle n’aura de cesse de mettre en avant, son statut de femme, son charme et ses atouts de mère de famille nombreuse. Pour l’auteur, « Ségolène Royal sera l’incarnation même de la femme rassurante, maternelle, douce et protectrice »

Mais le point fort de la marque Ségolène, c’est l’écoute. Si Ségolène Royal peut apparaître comme un pur produit de la demande, c’est parce qu’elle n’effectue que rarement une prise de parole sans avoir préalablement commandé une étude de marché. Sur ce point là, elle ressemble beaucoup à Nicolas Sarkozy. Mais Ségolène Royal, pousse le sentiment d’écoute à son paroxysme en ne jurant que par la démocratie participative. L’auteur établit un parallèle entre la démocratie participative de Ségolène Royal et ce que les marques commerciales appellent le « Customer made » – autrement dit, « conçu par le consommateur ». Le « principe qui tend à faire du consommateur un acteur avisé de l’entreprise en l’associant d’une manière tactique à l’élaboration de ses produits, en amont de son processus de décision jusqu’à la conception de ses campagnes de communication. » De ce point de vue là encore, François Belley montre la cohérence du parcours de Ségolène Royal qui dans ses slogans, ses écrits ou ses pratiques met toujours en avant le citoyen-expert.

Le livre pourrait s’avérer enrichissant avec ces éléments, mais l’auteur va plus loin en nous offrant une analyse de l’image de Ségolène Royal. Il revient sur l’utilisation du blanc par la candidate, sur ses références plus ou moins explicites à François Mitterrand et à la culture catholique et même sur ses sourires par le biais d’analyses toujours pertinentes. Sa vision marketing permet aussi d’expliquer l’essoufflement de Ségolène Royal à la veille des élections internes au P.S.. Dans le cycle de vie du produit Ségolène, on a atteint actuellement le stade de la maturité. Le produit est moins attirant et n’est plus vraiment une nouveauté sur le marché. Ceci explique notamment que les médias avides par nature de nouveautés ce soient tournés massivement vers le produit Bertrand Delanoë avant le Congrès du PS. Dans cette phase la stratégie est simple, exister à tout prix. Cela explique les controverses suscitées par Ségolène Royal : on cite dans le livre sa petite phrase sur la libération d’Ingrid Bettencourt, mais on peut aussi penser à son récent voyage en Guadeloupe par exemple. Pour Ségolène Royal, chaque sujet d’actualité devient un moyen d’exister aux yeux des Français.

Vous l’aurez compris, j’ai particulièrement apprécié ce livre, et j’attends avec hâte une analyse similaire sur d’autres candidats à l’élection présidentielles, et pourquoi pas un prochaine opus sur la stratégie de marque de notre président?

1 Arbitrage final = Probabilité anticipée par l’électeur que son vote sera déterminant pour l’issu du scrutin multiplié par l’utilité escomptée moins le coût du vote plus la variable résiduelle et marginale.