Frédéric Mitterrand, le gros coup médiatique

24 juin 2009

On ne parle que de lui dans les colonnes des journaux ce matin, un remaniement plus important que prévu et pourtant un seul nom sur toutes les lèvres, Frédéric Mitterrand. Petite revue de presse européenne sur ce joli coup médiatique.

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Comme à son habitude, Libération a soigné sa une et l’a parée d’un jeu de mot simple mais efficace, « la farce tranquille ». Et oui, on rit à ce coup politique qui n’en est pas un puisque cela fait fort longtemps que Frédéric Mitterrand n’a de socialiste que le patronyme. L’édito de Laurent Joffrin, le souligne à merveille : « C’est ce qu’on pourrait appeler une nomination calembour. Mitterrand arrive au pouvoir sous Sarkozy : la force d’un patronyme ainsi arraisonné colore un remaniement pour le reste fondu dans la grisaille. Voilà une bonne farce servie à la gauche, qui sait bien que le neveu vif-argent n’est guère fidèle à l’oncle tutélaire, mais qui devra supporter néanmoins les inconvénients de cette niche familiale et homonymique. »

En onomastique (étude du nom propre) on considère souvent que si le nom propre n’a à l’origine pas de sens, il en acquiert dans le discours. C’est ce qui est visé à travers le choix de Frédéric Mitterrand : «  le contenu sémantique du nom propre n’est pas fondamentalement différent de celui du nom commun », écrivait Sarah Leroy dans Le nom propre en français. Ainsi dans l’imaginaire collectif Mitterrand renvoie au socialisme et pour être plus précis au seul président socialiste de la Cinquième République. S’il est avéré que Frédéric Mitterrand est d’avantage une ouverture au chiraquien, il n’en demeure pas moins par le sens que l’on donne à son nom, par son héritage familial, un gros coup politco-médiatique.

La presse européenne relaie d’ailleurs abondamment l’information. Du côté de l’Espagne, El País, titre ce matin : « Sarkozy ficha a un sobrino de Mitterrand para su Gobierno » (Sarkozy invite le neveu de Mitterrand pour son gouvernement). Le journaliste écrit que « El nombramiento da fe de la tendencia algo caníbal de Sarkozy a fagocitar valores situados en el campo político contrario. La potencia simbólica del nuevo titular del cargo es evidente: François Mitterrand, presidente de la República durante dos mandatos, encarnó durante muchos años al último líder incuestionable de la izquierda francesa.»1 Les autres journaux du pays lui emboitent le pas, La Voz de Galicia insiste aussi sur le fait que la star du remaniement n’ait pas su tenir sa langue et qu’il a dès lors obligé Sarkozy à avancer l’annonce du gouvernement de quelques heures.

C’est dans les journaux italiens que j’ai trouvé les meilleurs titres, pour le Corriere de la Serra, Sarkozy fait entrer un Mitterrand dans sa cour (« Un Mitterrand entra alla corte di Sarkozy ») alors qu’Il Jornio titre « Sarkò chiama Mitterrand jr al Governo » (Sarkozy appelle Mitterrand Junior au gouvernement). Si l’expression Mitterrand Junior est à proprement parler fausse, puisqu’il s’agit du neveu et non du fils Mitterrand, cet article à le mérite de bien résumer les choses. On choisit Mitterrand uniquement pour la valeur symbolique et pour son héritage politique, ce journal comme beaucoup d’autre reprend la citation du futur ministre de la Culture : « Sarkozy a bien été ministre de Mitterrand ».

Dans les titres de la presse francophone, on peut s’amuser de la similitude de l’article de 24 heures et de La tribune de Genève : «  Un Mitterrand dans le gouvernement Sarkozy ». On retrouve de toute façon ce titre dans à peu près tous les pays, notamment en Allemagne où le Süddeutsche Zeitung titre : « Frédéric Mitterrand Neuzugang im Kabinett von Nicolas Sarkozy »2. C’est plus du côté anglosaxon que viennent les surprises. On s’intéresse beaucoup au reshuffle du gouvernement français. The Independent dresse d’ailleurs un long portrait du futur ministre de la Culture en soulignant beaucoup son homosexualité :

« A talented film-maker and writer, Mr Mitterrand is open about his homosexuality, even writing about his “paid loves” with young men. A year ago, with the support of the first lady, he won a bitter contest to become the director of the Villa Medicis, an extension of the French Academy in Rome.

The film-maker, writer and TV presenter Frederic Mitterrand, 61, nephew of the late President François Mitterrand, will become culture minister, a very high-profile job in France. This appointment, welcomed by many in the artistic world, will irritate the Catholic, conservative right. M. Mitterrand is a vociferous campaigner for homosexual rights and a columnist in the gay magazine, Tetu.»3

En France, on a déjà que trop parlé des nombreux articles de presse ; à noter tout de même que Jean-Marcel Bouguereau écrit dans l’édito de la République des Pyrénées que « l’ouverture c’est fini » soulignant que « même si la nomination de Frédéric Mitterrand fait effet d’optique, celui-ci n’a jamais caché ses opinions de droite ».

A peu près partout en Europe, on n’a retenu que la nomination de Frédéric Mitterrand, peu d’articles soulignent l’absence de parité dans ce nouveau gouvernement, comme finalement peu d’articles parlent de François Fillon qui devrait pourtant être à l’origine de ce remaniement. Un peu partout on lit l’expression « gouvernement Sarkozy » qui n’a pourtant pas de sens constitutionnellement.

1La nomination fait foi de la tendance légèrement cannibale de Sarkozy à phagocyter des valeurs situées dans le camp socialiste. La puissance symbolique du nouveau titulaire de la charge est évidente : François Mitterrand, président de la République pendant deux septennats, est le dernier chef indiscutable de la gauche française.

2Frédéric Mitterrand recruté dans le gouvernement de Nicolas Sarkozy.

3Un talentueux auteur et réalisateur qui a affirmé publiquement son homosexualité et à même écrit à propos de ses relations payées avec des jeunes garçons. Il est devenu directeur de la Villa Médis grâce à ses relations intimes avec Carla Sarkozy. L’auteur, réalisateur et présentateur Frédéric Mitterrand, neveu de François Mitterrand, va devenir ministre de la Culture, un poste clé en France [sic]. Cette nomination bien accueillie par beaucoup dans le monde artistique devrait irriter les catholiques et la droite conservatrice. Monsieur Mitterrand étant un fervent défenseur des droits des homosexuels et collaborant au magazine gay Têtu.


www.stoplouverture.com, c’est quoi cette affaire ?

18 juin 2009

En lisant mes courriers électroniques sur Gmail à l’instant, je suis tombé sur une publicité pour un site intitulé stoplouverture.com

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Le message n’est  pas très lisible, mais il est indiqué, « Non à l’entrée des gauchistes, signez la pétition ». Je me suis dès lors rendu sur le site qui annonce fièrement 11709 signataires.

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Première chose, que je remarque sur ce site c’est ce logo UMPS. En dessous, il est indiqué que ce site est réalisé par des militants UMP qui soutiennent Sarkozy. Le terme UMPS renvoie pourtant plutôt à Jean-Marie Le Pen qui en a la paternité, et à François Bayrou qui l’a souvent employé en 2007.

Que l’on signe ou non la pétition, il est impossible de voir qui sont ces quelques milliers de signataires, ce qui laisse à penser qu’il s’agit d’un faux. Le but du site est de lutter contre une seconde vague d’ouverture la semaine prochaine avec ce slogan : « un peu d’ouverture ça va, beaucoup d’ouverture bonjour les dégâts ! ». Pour eux,  « l’ouverture ne doit pas devenir un gadget médiatique renvoyant l’idée que les valeurs, l’intelligence et la compétence sont à gauche. »

Leur crainte est résumée en cinq points : risque de brouiller le message, affaiblissement de la cohésion gouvernementale, détérioration des relations avec les parlementaires (qui n’auront pas de postes), éloignement de la majorité de ses électeurs, et le clou du spectacle : risque de débarrasser les opportunistes du PS et ainsi d’aider le parti à se refonder… [sic]

Jack_Lang s’offusque sur Twitter et demande le retrait de sa photo sur la bannière du site. Site qui d’ailleurs n’est composé que d’une seule page, le contact en bas renvoie sur une adresse email banalisée et on retrouve un lien vers un article de Claude Goasguen dans Valeurs Actuelles, c’est tout.

Etrange site que ce stoplouverture.com qui a les moyens de s’offrir des pubs sur gmail mais qui ne donne aucune information sur ses créateurs ni sur les signataires…


François Fillon, un vrai geek ?

18 juin 2009

C’était l’événement twitter de la journée de mercredi, François Fillon s’est déclaré geek, une révélation fracassante qui a été relayée par une dépêche AFP !

L’article de SVM est en fait une simple double page perdue à la soixante-dix-huitième page du numéro d’été et occupée au quart par une photo de François Fillon, ses deux macs et son Nokia E61i.

ff svm

Pas de révélations surprenantes, surtout quand on a déjà lu la dépêche AFP. On apprend que notre premier ministre a « épuisé plus de trente PC » (En change-t-il tous les ans? Pas très écolo tout ça) et qu’actuellement il utilise deux MacBook Pro et un iMac. Il affirme que le portail du gouvernement utilise le CMS open source Drupal, sans que l’on sache vraiment s’il maîtrise le sujet ou si son conseiller en communication lui avait préparé une note à ce sujet. Il avoue n’avoir jamais utilisé de logiciels libres même si à Matignon les ordinateurs sont équipés d’Open Office et qu’il est « convaincu de l’utilité de l’open source pour faciliter l’entrée de nouveaux acteurs et stimuler la concurrence ».

Quand la journaliste lui demande depuis quand il est amateur de high-tech, il répond sans détour : « depuis toujours jap01! ». Sa première émotion numérique était son Toshiba T2100 – son premier ordinateur portable – et la découverte de la NCSA et d’Internet en 1993. Il regrette de ne plus pouvoir bloguer depuis qu’il est à Matignon d’autant plus qu’il aimerait répondre à « la quantité de bêtises » qu’il lit dans les commentaires de son blog.

S’il avoue encore lire la presse papier, il affirme être un lecteur régulier de Technorati et du Journal du Geek. Son appareil numérique idéal serait « un iPhone plus rapide avec un clavier virtuel plus gros, un appareil photo et vidéo HD et un récepteur de télévision ». Il ne répond pas à la question de l’éducation de son enfant à Internet et la contourne en affirmant qu’il a « une DS, une Playstation et une Wii » et que son « épouse tente de contrôler ».

La fin de l’interview, vous pouvez la lire dans le numéro d’été de SVM mais il n’y a plus de révélations personnelles, rien de très passionnant en somme, si ce n’est que cela m’a donné envie de pousser un peu mon étude sur le mot geek en politique.


Dany superstar !

17 juin 2009

Ce mercredi, jour des enfants et de la sortie de certains hebdos, devrait marquer la fin de l’omniprésence de Daniel Cohn-Bendit dans la presse. Depuis lundi passé, on ne parle que de lui, petit aperçu.

REUTERS/Philippe Wojazer, Daniel Cohn-Bendit le 7 juin 2009

REUTERS/Philippe Wojazer, Daniel Cohn-Bendit le 7 juin 2009

Au lendemain du scrutin, il n’y en avait plus que pour Europe Ecologie (et dans une moindre mesure l’UMP). Daniel Cohn-Bendit candidat en Île-de-France bien que de nationalité allemande s’est assuré les gros titres dans les deux pays. Du côté français, on a encore en tête toutes ces unes de plus ou moins bons goûts. Pour n’en rappeler que quelques unse, on peut noter que Le Figaro titrait « Cohn-Bendit bouleverse la donne à gauche » ou encore « Le Parti socialiste humilié par Cohn-Bendit » pendant que Rosalie Lucas pour Aujourd’hui en France évoquait « le coup de maître de Cohn-Bendit ». Plus récemment on peut noter le douteux « Cohn-Bendit, le grand bazar » de Marianne ou le « scandale Cohn-Bendit a niqué Bayrou » de Charlie-Hebdo. Côté Allemand, c’est la surprise qui prédomine. Sudwest Presse évoque le gros coup des verts français (« Grüne Franzosen; Überraschungscoup des Daniel Cohn-Bendit ») tandis que le Nürnberger Nachrichten affirme que Cohn-Bendit a créé un miracle vert (« Cohn-Bendit schafft grünes Wunder »), notons enfin que ce qui compte pour le Berliner Zeitung c’est la troisième place obtenue par les Verts (« Cohn-Bendit auf Platz drei »).

REUTERS/Philippe Wojazer, Daniel Cohn-Bendit et les médias le 7 juin 2009

REUTERS/Philippe Wojazer, Daniel Cohn-Bendit et les médias le 7 juin 2009

D’autres journaux européens ont, bien sûr, relayé l’information en insistant toujours sur la surprise du triomphe des Verts français : L’indépendant met en une « Cohn-Bendit, l’homme providentiel des Verts », La Repubblica annonce la renaissance de Cohn-Bendit (la rinascita di Cohn-Bendit ) tandis qu’El País titre « Daniel Cohn-Bendit, líder de Mayo de 1968, da la sorpresa en Francia » (Cohn-Bendit, leader de Mai 68, crée la surprise en France).

Mais le plus remarquable dans ces articles est la quantité de jeux de mots que cette élection a généré. Partout, on donne des Dany le Rouge ou des Dany le Vert jouant sur ce processus antonomasique pour souligner la diversité du parcours de Daniel Cohn-Bendit. Dans tous les pays, on retrouve cette image, ainsi on parle de ‘ Røde Dany’ dans le Politiken danois, AP titrait sa dépêche « Dany the red », « Rote Daniel » pour Die Presse et Dany « il verde » pour la Repubblica. Beaucoup d’articles soulignent le passage de Dany le Rouge à Dany le Vert, c’est le cas notamment du dossier conséquent du Parisien d’hier qui titrait « 1968-2009 : Dany du rouge au vert ». Die Press souligne que depuis longtemps Dany le rouge est le fer de lance des écologistes européens (Der « rote Daniel » ist längst ein grünes Zugpferd ), El Periòdic d’Andorra un peu perdu dans ces identités multiples titre en français « Dany le rouge/vert » et souligne tout au long de l’article la différence entre les deux. Dans la série des « Dany le », on trouve par exemple « Dany le trublion » (Le Point) ou « Dany l’Européen » (Le Point, Le Monde). Mais les meilleurs jeux de mots sont à mettre à l’actif de Libération. Si je tiens à souligner le beau travail d’allitération du Progrès qui titrait « le D-Day de Dany », parmi tous les titres que j’ai pu parcourir, les meilleurs sont, bien sûr, « Le Dany boom » de Matthieu Ecoiffier pour Libération ou toujours dans le même journal « François Bayrou victime des éclats de Vert de Daniel Cohn-Bendit ». Les jeux de mots de Libértion sont même repris à l’étranger, ainsi le lendemain de l’élection on pouvait trouver un article intitulé « Cohn-Bendit, le catalyseur vert », repris quelques jours plus tard par Die Press sous le titre « Cohn-Bendit: Europas grüner Katalysator ».

Depuis quelques jours la ferveur Cohn-Bendit commence à s’estomper même si on peut encore trouver dans les journaux d’aujourd’hui des titres comme « L’envol de Daniel Cohn-Bendit, la chute de François Bayrou » (LePoint.fr suite au sondage sur les personnalités politiques) ou « Cohn-Bendit M.Consensus » dans l’Express. Petit à petit Cohn-Bendit va surement quitter à nouveau nos journaux, rappelons qu’en dix jours il a recueilli plus d’articles que pendant toute sa campagne pour les européennes…



Le petit Larousse 2010 fait la part belle aux anglicismes…

12 juin 2009

Chaque année, Le petit Larousse s’offre une belle publicité en laissant transparaître quelques uns des nouveaux mots qui viendront se greffer – ou se substituer – aux quelques 150 000 mots de l’ouvrage de référence.

larousseIl semblerait que cette année la part belle soit offerte aux anglicismes et autres néologismes. S’il est difficile d’avoir une vision globale des cent cinquante nouveaux mots, nous pouvons noter l’apparition de geek, peer-to-peer, surbooké, black-lister, peopolisation, buzz, low-cost, clubbeur ou encore slim et elearning. Du point de vue des néologismes, on peut remarquer l’entrée dans le dictionnaire – la lexicalisation – du terme adulescent, mobinaute, décroissance ou décohabiter.

Pour commencer tout d’abord par les anglicismes, notons que la majorité d’entre eux connaissent une traduction officielle au journal du même nom. Dès lors, ceci pose un problème, Larousse étant un acteur privé mais référant, en faisant entrer du vocabulaire dans le lexique français (c’est pourquoi en linguistique l’entrée dans le dictionnaire se nomme lexicalisation) Larousse devient un acteur contradictoire de la volonté publique. Donnons quelques exemples :

Peer-to- peer (dont j’ai déjà parlé ici) : fait l’objet depuis le 13 mai 2006 d’une traduction officielle qui est pair-à-pair ou poste-à-poste. L’entrée dans le dictionnaire de l’anglicisme peut à présent servir de justification à son utilisation avec cet argument massue : « ce mot existe, il est dans le dictionnaire ». Le problème de cet anglicisme, c’est qu’il crée un clivage entre générations.  Il ne fait aucun doute que beaucoup de jeunes savent ce qu’est le P2P, mais dès que l’on avance un peu dans les générations (les députés quinqua par exemple) plus personne ne sait de quoi il s’agit. La généralisation d’anglicismes accroît le problème d’incompréhension entre les générations  et peut parfois créer un stress supplémentaire au travail comme je l’expliquais ici.

Surbooké et overbooké ne font l’objet d’une traduction officielle que dans le cas de pratiques de surréservation d’un avion ou d’une salle de spectacle, il n’y a rien qui concerne une personne trop occupée ce qui sera surement l’axe de la définition choisie par Le Petit Larousse.

Buzz a, quant à lui, fait l’objet d’une parution au journal officiel du 12 juin 2007, on parle alors de bouche à oreille ou de bouche à oreille électronique… les propositions de traduction n’étant pas entrée dans le dictionnaire, il semble que Le Petit Larousse lexicalise ici un terme en effet très souvent employé.

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Biopic a pris une part importante du vocabulaire cinématographique après le succès de La Môme et les tentatives qui ont suivi dont le très mauvais Coluche de De Caunes, et ceux sur Mesrine, Spaggiari,… Ce terme a une traduction officielle depuis le 27 novembre 2008, on parle de biofilm ou de film bibliographique.

Low-cost est à mon avis plus discutable. Traduit depuis 2007, on parle souvent de compagnie à bas prix ou à bas coûts. Légitimer cet anglicisme alors que la traduction française est assez répandue ne me semble pas d’une grande utilité. C’est typiquement le mot qui ne sert à rien puisque tout le monde sait ce qu’est un bas prix ou un bas coût mais beaucoup de francophones ne savent pas ce que signifie low-cost.

E-learning est à mon sens, le terme qui a le moins sa place dans cette nouvelle édition. Pourquoi lexicaliser un terme dont l’emploi n’est pas si courant et dont la traduction déjà vieille de 4 ans semble entrer dans le vocabulaire courant. Il ne me semble pas particulièrement que e-learning soit plus répandu que formation en ligne. La présence dans cette édition du Petit Larousse va bien à l’encontre de la volonté publique de voir se généraliser l’équivalent français.

Les termes comme clubbeur ou pipolisation ont eu tendance à me faire rire. J’ai un peu de mal à comprendre comment clubbeur peut prend deux  »b »  et un  »u ». Soit clubber en anglais soit on francise clubeur(re). Pipolisation tout comme d’autres termes, taxi-clando, par exemple montre l’impact de l’actualité sur le dictionnaire. Il est possible qu’on aurait jamais fait entrer taxi-clando (taxi clandestins) dans le dictionnaire s’il n’y avait pas eu le fait divers que l’on connaît. Il est aussi possible qu’après l’ère Sarkozy tout le monde se demande pourquoi le Petit Larousse avait choisi ce mot en 2010.

Dans les néologismes, je m’interroge un peu sur le sens de mobinaute ou de décohabiter. Il est vrai qu’il semblait important de trouver un terme pour les utilisateurs d’Iphone et autres smartphones (anglicisme qui n’a pas d’équivalent français). Tout comme, il semble normal que tsunami figure dans le vocabulaire au même titre qu’adresse IP ou Web 2.0 (Frédéric Lefebvre aurait promis de lire la définition). J’ai aussi hâte de découvrir les nouvelles définitions officielles de geek, adulescent ou même d’un slim et de me demander ce qu’il y aura en face de la définition de R.S.A. – qui fait son entrée cette année – dans dix ans …

Chaque année la parution de ces nouveaux mots est très attendue, mais elle a toujours quelque chose de très surprenant, on peut se demander l’intérêt de faire entrer massivement les anglicismes dans le dictionnaire comme on peut se demander pourquoi des termes comme fumer la moquette font leur apparition en 2010.


Sondages : y a-t-il des informations « sensibles » ?

11 juin 2009

Alain Garrigou, spécialiste des sondages s’il en est, a publié hier deux tribunes que je vous livre sans modification.

Les sondages électoraux les plus intéressants sont les sondages de jour du vote ou ceux qu’on appelle bizarrement « sortie des urnes » (SSU). Après le déluge des sondages sur les intentions de vote, dont on sait le peu d’intérêt pour la connaissance mais l’intérêt stratégique, ce sont des sondages sur un vote réel, avec leurs biais déclaratifs sans doute, même si les corrections sont plus aisées. Ils ne concernent pas une vision du futur qu’on n’anticipait pas forcément si l’on n’était pas un sondé, mais un acte accompli le même jour. Ces sondages ont permis d’ouvrir la boite noire des totalisations de suffrages telles que les livrent les résultats électoraux par bureau, communes, départements et pays. On peut donc relier les suffrages à l’identité sociale des votants, selon l’âge, le genre, le niveau d’instruction, la catégorie sociale. Et parler avec un peu d’abus d’un vote féminin, d’un vote jeune, d’un vote troisième âge, d’un vote populaire, etc. Par rapport aux corrélations spatiales de l’ancienne géographie électorale, c’est un avantage significatif. Ces sondages peuvent en outre produire des significations accordées au vote par les électeurs. Même si ces représentations légitimantes et a posteriori doivent être analysées comme toute perception déclarée, elles ne sont pas a priori dénuées d’intérêt.

Dans les années 1970-1980, les sondages de jour du vote ont pris une grande importance dans le commentaire électoral, avec le succès enfin remporté par les sondages. Au cours des élections récentes, ils sont manifestement moins sollicités. Ou plutôt, la dimension qu’on appellera sociologique a été marginalisée, à l’inverse de la dimension politique. Lors des soirées électorales des deux tours de l’élection présidentielle de 2007, aucun commentateur ne s’était arrêté sur le vote féminin, le vote jeune, etc. Un peu comme si la dimension gênait. Les tableaux statistiques ne furent guère diffusés.

Les élections européennes du 7 juin 2009 n’ont pas provoqué une longue campagne ni le même intérêt à en juger par le record d’abstention. Si les instituts de sondage n’ont pas été mobilisés au même degré, il y eut au moins un sondage de jour du vote : TNS Sofres / Logica. Quoique effectué pour France Télévisions, Le Monde et Le Point, il n’a guère été évoqué sur l’antenne de France 2 sauf une allusion aux attentes des sondés en matière de réforme. Il n’a surtout pas été question d’une différenciation du vote par catégorie sociale. Le lendemain, un de partenaires de l’opération, le journal Le Monde publiait un article sur la dimension sociale de l’abstention mais sans l’appareil statistique. Et par ailleurs, rien n’était publié sur les corrélations sociales des choix électoraux.

Il faut signaler l’avantage qui permet à un sondage d’interroger les abstentionnistes dans un scrutin remarquable par le niveau d’abstention. Il n’est pas si évident d’entendre ceux qui se taisent. Ni si simple. Une part d’abstentionnisme est inaccessible quand on sait que l’abstention est fortement corrélée à la marginalité sociale. L’abstentionnisme électoral est plus élevé chez les exclus et les pauvres, c’est-à-dire les catégories où, selon le jargon professionnel, le taux de contact est le plus faible de même que le taux de réponse. Le sondage de jour du vote montre d’ailleurs les limites de ce genre de méthodologie qui risque de produire surtout des artefacts. Quand aux raisons de ne pas voter, posées comme le fruit d’une décision, selon le libellé très problématique de la question, seulement 3% des sondés par TNS Sofres répondent ne jamais voter, c’est manifestement erroné au regard de l’émargement des listes. En outre s’agit-il d’inscrits ou de non inscrits, les premiers comptabilisés dans l’abstention, et pas les seconds ? On ne regrettera pas cette imprécision car de toute façon, on ne peut le savoir. Du moins par un sondage. Avec 3%, on est de toute façon très loin du compte. Et on en est d’autant plus loin qu’on peut de moins en moins négliger une non inscription qui prend de nouvelles proportions et qui dans bien des endroits est la première forme de l’abstention. L’examen des questions de motivations n’est pas neutre. Une forme de cécité se développe dans la politologie qui consiste à poser aux sondés des questions qui ne se posent pas ou encore à les faire parler dans les catégories dominantes et légitimes de la politique. Ainsi, toujours dans le même sondage TNS Sofres, cette question sur les réformes : « Souhaitez-vous que, dans les mois qui viennent, le rythme des réformes menées par le gouvernement se maintienne, s’accélère, ralentisse ». Seuls 6% des sondés sont sans opinion. Or, la question n’a aucun sens ou plutôt pas le même sens pour tous. Dans tous les cas, cela n’a pas le même sens selon que l’on est favorable au gouvernement ou défavorable. Cela donne cependant moins un partage absurde que pas de partage du tout car entre les trois hypothèses proposées, cela signifie que tout le monde est favorable aux réformes menées par le gouvernement. Certains électeurs de l’UMP souhaitent que le rythme ralentisse… Dans ce type d’interrogation, il existe donc une faute méthodologique mais aussi un biais idéologique. Le sens du vote, déjà forgé par le bulletin de vote, comme cela n’a pas été si simple de le faire au cours du XIX ème siècle, doit encore être modelé par le sondeur et ses commanditaires puis par le journaliste. Ils effectuent ce travail que Max Weber a appelé la « domestication des dominés », avec un redoublement qui fait du vote une expression doublement contrainte. Donner une signification politique aux votes, même dans les catégories préétablies des questions fermées, nécessite de juger sur pièces. En outre refuser de relier les votes aux positions sociales des électeurs préserve moins la liberté du citoyen que la puissance du prince issu des urnes.

A. G.

Source : http://observatoire-des-sondages.org/Sondages-y-a-t-il-des-informations.html


Leçon de méthode à l’usage des journalistes politiques

11 juin 2009

Alain Garrigou, spécialiste des sondages s’il en est, a publié hier deux tribunes que je vous livre sans modification.

La soirée électorale du 7 juin 2009 a obéi aux règles invariables de ce genre d’exercice fixé depuis une cinquantaine d’années. Après le suspens de l’attente des résultats, les acteurs politiques se sont livrés aux joutes habituelles sur le bilan et l’avenir. Quant au commentaire médiatique, il les accompagne avec ses propres règles : une mention rapide de l’abstention pour se focaliser sur les suffrages exprimés (les voix « qui comptent »), un congédiement rapide des électeurs dont les suffrages exprimés sont censés être des messages politiques et un bavardage sur les proches perspectives du jeu politique. Dans la chaleur des salles de rédaction, on saisit mieux les enjeux politiques des palais que les gestes, fussent-ils électoraux, des masses électorales. Depuis plus d’un siècle et demi d’histoire des élections, l’analyse électorale a pourtant forgé des outils d’analyse sans lesquels il n’est pas de commentaire rigoureux, minimalement scientifique. Les commentateurs patentés s’en sont affranchis encore un peu plus avec les élections européennes de 2009 et on peut craindre que cette ignorance ne marque pas seulement un peu plus de mépris pour la méthode d’analyse du vote mais aussi un mépris croissant pour le vote.

Pour un analyste du vote, l’examen de l’ensemble de la presse écrite est affligeant. Le parti pris politique est toujours plus ou moins transparent. En la matière, selon la formule d’Austin, « dire, c’est faire ». Le commentaire électoral fonctionne peu ou prou comme un discours performatif. Depuis ses débuts au XIX ème siècle, le commentaire médiatique fait l’élection. Il est faux mais pas innocent de croire et de faire croire que les chiffres donnent le résultat final et nu d’une élection. Pour une partie, variable selon les élections et semble-t-il croissante, ce sont les commentateurs qui font le sens du vote en faisant semblant de le décrire ou de l’analyser. Ils sont à cet égard des acteurs politiques à part entière qui ne sauraient se cacher derrière une petite vertu déontologique. Mais peut-il en être autrement ? La méthodologie de l’analyse électorale fixe un certain nombre de règles qui ont justement cette fonction protectrice d’éviter de se laisser entraîner par l’esprit partisan. Or, il semble bien que nul ne les connaisse. Que trouvons-nous en effet dans les commentaires médiatiques ? Un exposé très plat de l’arrivée d’une course hippique. La longue dégradation de la qualité de l’analyse politique se traduit aussi dans le commentaire électoral.

Limitons-nous à deux points :

  • Les abstentionnistes sont rapidement oubliés. C’est la règle. Mais une règle idéologique et non une règle méthodologique. Or, cela a-t-il le même sens d’étudier des suffrages exprimés sur une participation constante ou sur une participation très fluctuante ? Bien sûr, non. Une bonne partie des résultats risque en effet de dépendre de la mobilisation différentielle. Cela est régulièrement évoqué sous le chapitre rebattu de la qualité de la campagne alors que les études classiques doutent de leur efficacité. La croyance fonctionnelle explique cette invocation en forme de lapalissade : celui qui arrive en tête a forcément fait une meilleure campagne. La politique est à cet égard à l’image de la religion : la foi tient lieu d’explication. Dans le cas des élections européennes, le niveau record d’abstentions ne posait-il pas en outre un problème particulier ? La réponse est négative pour les commentateurs médiatiques qui l’ont immédiatement oublié. Sauf exception. On peut se demander à quel niveau l’abstention serait prise en compte par les commentateurs. Ce n’est pas seulement une question de fiction. Sachant que les électeurs du troisième âge sont ceux qui votent le plus et les jeunes ceux qui votent le moins, l’abstention va continuer à croître. Les générations d’électeurs (les cohortes dans le jargon) seront remplacées par des générations d’abstentionnistes. Alors, le seuil se situe-t-il à 70 %, perspective proche, à 80 % ou à 90 %. Bref, une démocratie sans peuple est-elle encore une démocratie ? Où il y a place pour du commentaire électoral ? Nous y sommes déjà largement arrivés et cela ne suscite pas d’interrogation. Les journalistes politiques s’interrogent à longueur de colonnes sur le remaniement ministériel, le sort de tel ou tel dirigeant, les intentions du président, les règlements de compte dans les partis.

  • Autre règle de méthode d’analyse totalement négligée : on ne doit pas seulement raisonner sur des pourcentages mais sur des chiffres absolus. Ils ont été d’autant plus oubliés qu’ils marquaient cette forte abstention qu’on souhaitait oublier. On ne décide pas des règles à suivre en fonction de ses intérêts. Or si on regarde les chiffres absolus, il est un certain nombre de conclusions qui doivent être tirées et qui vont totalement à l’encontre des gros titres. Prenons la principale. Le succès de l’UMP et du président Sarkozy, a-t-on lu partout. Cela est exact parce que le parti arrive largement en tête et qu’il emporte le plus grand nombre de sièges. En considérant les chiffres absolus, la presse aurait pu faire ses titres avec un échec de Nicolas Sarkozy. Les listes UMP ont en effet obtenu 4,8 millions de voix contre 11,4 pour Nicolas Sarkozy au premier tour de l’élection présidentielle de 2007. En 2 ans, cela fait 6,6 millions de suffrages manquants. Simple effet de la forte abstention ? Si l’on considère les pourcentages, le recul est forcément moins net mais réel. Les listes UMP obtiennent 27,8 % des suffrages exprimés contre 31,18%. Mais qui se soucie des élections européennes ? Sinon les heureux élus. Dans la perspective de l’échéance présidentielle de 2012, autrement importante, les résultats de l’élection européenne sont de très mauvaise augure pour le président sortant.

Ce n’est pas le lieu d’examiner les changements, à commencer par ceux de l’électorat, qui vont mettre Nicolas Sarkozy dans une situation très difficile. Les conseillers de l’Elysée savent cela mais ce n’est pas leur rôle de publier leurs conclusions. Il n’en va pas de même pour les journalistes politiques qui, sauf exception, montrent les limites à la fois intellectuelles et sociales de leurs commentaires et une orientation idéologique, consciente ou non. Quant à leurs lecteurs, il suffit de consulter les réactions des internautes pour constater que certains savent encore compter les suffrages et s’étonner que leurs journaux ne les reproduisent pas. Une note optimiste dans la misère du commentaire médiatique.

A.G.

Source  : http://observatoire-des-sondages.org/Lecon-de-methode-a-l-usage-des.html