Elections municipales et cantonales, les limites de la loi sur la parité.

7 mars 2008
Ce n’est un secret pour personne, ce week-end a lieu dans toutes les communes de France les élections municipales, et, dans un département sur deux, les élections cantonales. Il y a sept ans, pour les précédentes échéances municipales, s’appliquait pour la première fois la loi du 6 juin 2000 favorisant l’égal accès des femmes et des hommes aux mandats électoraux et fonctions électives, autrement dit, la loi sur la parité. Avant même les résultats de ces élections, nous pouvons déjà tirer quelques conclusions des effets de cette loi sur l’accès des femmes au pouvoir. Regardons – dans un premier temps – ce qui se passe dans un cas où la loi ne s’applique pas, les élections cantonales, puis nous analyserons ce qui se passe pour les élections municipales.

8 candidats sur 10 aux cantonales sont des hommes. 80%, ce chiffre paraît tout simplement d’un autre âge, il est guère plus élevé que celui de 2001 ou 2004 (rappelons que les conseils généraux sont élus pour des mandats de six ans, mais qu’ils sont renouvelés par moitié tous les trois ans), l’observatoire de la parité ironise d’ailleurs sur cette faible progression en affirmant qu’à cette vitesse il faudrait 70 ans pour qu’il y ait autant de candidates que de candidats aux cantonales. Le choix des candidats est laissé à la discrétion et au bon vouloir des partis. On voit dans cette statistique que, si on ne leur force pas la main, les partis ne sont pas du tout enclin à favoriser l’accès des femmes à la politique. Ceci confirme la célèbre phrase de Janine Mossuz-Lavau, « les partis politiques sont des cénacles masculins fonctionnant en cercle fermé ». Outre, le très faible nombre de candidates, on peut noter que les femmes sont régulièrement placées dans des circonscriptions dites « ingagnables ». Ainsi, non seulement, elles ne sont que 20% de candidates, mais, au final, elles n’atteindront guère plus de 10% d’élues. Les graphiques ci-dessous sont parlants. Une fois encore, dans deux semaines, on peut prévoir qu’il n’y aura pas plus d’une femme sur dix élus aux conseils généraux. Peut-être peut-on même battre le record de 2001, où 18 départements n’avaient élu aucune femme au sein de son conseil général.


Notons trois facteurs à ceci : une mauvaise volonté des partis comme nous le signalions, un très faible taux de renouvellement des élus (les candidats enchaînent souvent beaucoup de mandats) et enfin le caractère très local de cette élection qui favorise toujours les notables installés depuis long terme dans les régions, donc des hommes (blancs).

Passons aux élections municipales. La loi sur la parité s’applique aux communes de plus de 3500 habitants. Les listes doivent être mixtes pour être valides. Cette mixité fonctionne par tranche de six candidats, il faut donc trois hommes trois femmes, et ainsi de suite. Les résultats sont – bien sûr – visibles. En 1995, un élu sur quatre dans les conseils municipaux était une femme, en 2001, 47,5% des élus sont des élues. Une victoire pour la parité ? Pas vraiment.

Si les femmes entrent dans les mairies, les hommes en gardent les clés. La loi sur la parité ne joue que sur la mixité de la liste, elle n’a aucun caractère d’obligation sur le sexe de la personne qui conduit cette liste. Ainsi, comme on le voit ci-dessous, les femmes entrent massivement au conseil municipal, mais la part de maire du sexe féminin reste encore très faible. D’ailleurs, plus la taille de la ville augmente, plus la part de femme maire diminue. Ainsi, cette part passe de 7,8% à 11,2% pour les villes de moins de 3500 habitants entre 1995 et 2001 et de 4,4 à 6,7% pour les villes de plus de 3500 habitants sur la même période. Parmi les villes de plus de 150 000 habitants, seules Lille et Strasbourg sont dirigées par des femmes !

Ce n’est pas tout. Si les femmes entrent dans les conseils municipaux, on les cantonne encore très souvent à des rôles que l’on qualifie volontiers de « féminins ». Aux hommes les affaires économiques, industrielles, sécuritaires, bref toutes les fonctions propres à la gestion de la commune. Aux femmes : le social, le familial, la petite enfance… Cette division imposée des rôles est une façon d’interdire aux femmes l’entrée dans la sphère proprement politique.

En conclusion, ce petit article pour dire qu’il y a encore beaucoup de travail avant que l’on puisse parler de parité dans les conseils municipaux et généraux même si l’on voit que la loi sur la parité à au moins le mérite de faire entrer les femmes en nombre dans les conseils municipaux.

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Le vote hispanique, un enjeu qui ne craint pas le ridicule

28 février 2008


Non non, ce n’est pas une parodie, cette vidéo est vraiment visible sur le site de Barack Obama. Le vote hispanique est tellement important dans certains états que les candidats ont dû rivaliser d’imagination. Les chants de campagnes sont donc aussi un terrain de bataille. Evidemment Hillary Clinton a aussi sa chanson traditionnelle mexicaine.

Outre le côté folklorique désuet, notons tout de même que les paroles montrent les enjeux, et les atouts mis en avant par les candidats.

J’ai tenté une traduction qui vaut ce qu’elle vaut:

Pour la chanson Viva Obama, les paroles sont:

Au candidat qui s’appelle Barack Obama,
Je chante cette chanson avec une âme humble
Qu’il a aussi puisque il est né sans prétention.

Il a commencé dans les rues de Chicago
Travaillant pour protéger les travailleurs
Et nous unir, tous, dans cette grande nation.

Vive Obama, vive Obama !
Des familles unies, sûres grâce au plan de santé
Vive Obama, vive Obama !
Un candidat qui lutte pour notre nation.

Peu Importe si tu es de San Antonio
Peu importe si tu es de Corpus Christi
De Dallas,…
Ce qui compte c’est que nous votions pour Obama
Parce que sa lutte est aussi la notre
Et qu’aujourd’hui il y a urgence.
Pour que ça change, soyons unis
Avec notre ami, Barack Obama.

Les paroles de la chanson pour Hillary Clinton sont plus simples encore:

Hillary, Hillary Clinton, c’est pour elle que je vote. (bis) Mes amis, c’est Johnny Canales, je voudrais dédier une chanson à notre amie, Hillary Clinton… Nous avons besoin de changements, il y a tant de choses à améliorer, et il n’y a qu’une candidate qui peut réussir. Elle a l’expérience, son mari a gouverné, et ensemble ils rendront les choses meilleures. Hillary, Hillary Clinton, c’est pour elle que je vote. Une présidente forte, peut mettre fin à la guerre et assurer les soins aux personnes de cette terre, des lois migratoires justes et une économie meilleure. Je n’y réfléchis pas à deux fois, pour Hillary, je vote. Hillary Hillary Clinton, c’est pour elle que je vote, Hillary, Hillary, Clinton, c’est pour elle que je vote, C’est pour Clinton que je vote.

Dans ces paroles, deux choses me marquent immédiatement, l’utilisation du terme « ami(e) » pour désigner le ou la candidate et l’utilisation du terme changement. J’avais déjà parlé du second point dans un précédent billet, n’y revenons pas. Mais ce terme d' »ami(e) » est tout de même marquant. On imagine mal, même avec sa familiarité lexicale, Nicolas Sarkozy se faire appeler « l’ami ». La campagne américaine est vraiment différente et c’est probablement ce qui justifie des clips aussi désuets que ceux que l’on peut voir ici, ou comme la désormais célèbre parodie de la mythique série Soprano tournée par Hillary et Bill Clinton en personne. Difficile d’analyser cette proximité factice avec les électeurs, espérons simplement que dans ce domaine nous n’imitions pas trop vite les états-uniens. Ce serait vraiment étrange que pour la campagne 2012, Nicolas Sarkozy tourne avec Carla Bruni un épisode de plus belle la vie, et que le candidat du PS face un rap pour obtenir le vote des jeunes des banlieues, non?

En dehors, des points communs que l’on vient de voir, nous pouvons noter une vraie différence entre les candidats. Pas entre leur programme, ils défendent tous les deux les travailleurs et leur système de santé, n’oublions tout de même pas qu’ils sont du même camps à la base. Non, la différence vient de la personne, Hillary est compétente, elle joue sur la popularité et l’expérience de son mari alors qu’Obama est près du peuple, il est humble et a le même combat que celui de la minorité espagnole (est-ce parce qu’il est noir?). On joue uniquement sur l’image, le programme n’est quasiment pas évoqué…

Tout cela pour dire que sous un petit air innocent et totalement kitsch se cache une vraie arme de communication électorale, ils sont forts ces américains.


CHANGE the wor(l)d!

7 février 2008

Bien que déjà un peu éloignée on se souvient tous de la campagne électorale qui a ponctué l’année 2007. La gauche parlait de devoir de victoire et d’ « élection imperdable ». C’est pourtant bien Nicolas Sarkozy qui a été élu à la suite d’une campagne placée sous le signe du changement. « La France ne peut pas rester immobile, et je veux porter le changement » déclarait-il, la gauche, probablement trop désordonnée, n’a pas réussi à démontrer l’incohérence – pour un candidat qui a été un ministre majeur du gouvernement sortant – de se revendiquer comme changement. En revanche, elle a su communiquer sur ce thème, « le grand vent du changement s’est levé » scandait Ségolène Royal à Toulon avant de dévoiler son affiche pour le second tour intitulée « le changement »

Indéniablement, on peut donc affirmer que pour être élu en France, il faut être le candidat du changement. « Changer la vie » disait Mitterrand, ce que Raymond Barre approuvait par cette formule gravée dans le marbre par un sketch de Coluche : « il faut mettre un frein à l’immobilisme ». D’ailleurs, quand on veut se revendiquer de l’héritage de son prédécesseur, c’est le cas de Pompidou puis de Giscard, on se revendique certes du changement, mais du « changement dans la continuité ». Mais alors ce thème récurrent du changement est-il un mal français ? Rien n’est moins sûr.

Outre-Atlantique, le mot est aussi utilisé avec une unanimité stupéfiante. Barack Obama a ouvert le bal, en communiquant énormément sur le terme change plus que sur son propre nom. Ses militants sont des « agents of change » (agents du changement pas agents de change !) et son slogan principal est « stand for change » (représenter le changement). Voyant que ce terme faisait mouche Hillary a emboité le pas prenant pour slogan « ready for change » (prêt pour le changement). Elle a même déclaré que le fait même qu’une femme entre à la maison blanche serait un changement, renchérissant : « Je veux faire des changements, mais j’ai déjà fait des changements. Je continuerai à faire des changements. Je ne me contente pas de promettre des changements. Je propose trente-cinq ans de changement ». Les républicains ne comptaient certainement pas être de reste, d’autant plus que pour eux il est difficile de se revendiquer de George Bush au plus bas dans les sondages. Mitt Romney, qui vient de retirer sa candidature déclarait « J’ai apporté du changement à toute une série de sociétés. Pendant les J.O., on a eu des problèmes : j’ai apporté du changement. Dans le Massachussetts, j’ai apporté du changement. Je l’ai fait. J’ai changé les choses. ». Le favoris de ses élections, John McCain, a d’ailleurs déclaré « Change is coming » (le changement arrive).

Difficile de se retrouver dans tous ces changements. Notons tout de même une expression très intéressante dans l’intervention de Romney. Les réponses qu’il apporte aux « problèmes » ne sont pas des solutions mais « du changement ». On dirait que le lexique électoral s’est figé sur ce mot. Impossible d’en utiliser un autre. Mais cette omniprésence du mot « changement » dans ses élections amène toute une série de questions. Est-il possible que deux rivaux se réclament tous deux du changement ? Comment les électeurs peuvent-ils s’y retrouver ? Qui est le plus légitime des candidats pour se réclamer du changement ? Pourquoi faut-il absolument promettre le changement ? Comment se fait-il que les candidats qui parlent de changement ne soient pas totalement décrédibilisés quand leurs adversaires et leurs prédécesseurs utilisaient déjà le même terme ?… La liste pourrait être longue sans que l’on ait pour autant de réponses. Donner une réponse semble d’autant plus impossible que personne ne cherche jamais à définir ce que veut dire ce terme. Qu’est-ce que c’est qu’un changement ? C’est comme une révolution mais sans le côté révolutionnaire ? On veut bien changer mais pas trop ? Pourquoi alors ne faut-il pas utiliser le terme amélioration, modification, mutation… ? Comment le consensus autour de ce mot a-t-il pu s’établir alors qu’il est franchement difficile de le définir?

Beaucoup trop de questions auxquelles je ne pourrai pas répondre, puisque la seule définition du terme qui me vient à l’esprit est celle donnée par Coluche : « le changement, c’est quand on prendra les arabes en stop ».


40 ans après, un article toujours d’actualité.

4 février 2008
On parle beaucoup du rôle du président de la République actuellement. Un peu par hasard, je suis tombé sur des débats qui avaient animé les colonnes du Monde en 1965 au moment de la première élection présidentielle au suffrage universel direct. Je n’ai pas pu resister à li’dée de vous retransmettre le texte. J’ai d’abord voulu le modifier un peu pour le rendre plus actuel et plus lisible, mais finalement je préfère vous le restituer tel quel, à vous de juger! Rappelons juste que le 5 décembre dont il parle est bien entendu le jour du premier tour de l’élection présidentielle.

CESBRON (Gilbert), « Les « pestilentielles » », Le Monde, 25 novembre 1965, n° 6490, p.4

Pour bien des Français dont je suis, l’air est empoisonné jusqu’au 5 décembre, nous ne sommes pourtant ni des blasés ni des « inconditionnels » ; nous pensons que la démocratie est le moindre mal et qu’en la matière cette définition modeste est la seule recevable. Cette démocratie, nous en connaissons bien les tares ; nous les préférons à d’autres, voilà tout.

Nous savons aussi que ce mot là s’entend de diverses façons et qu’on en tire des conséquences parfois opposées. Ainsi, il pourrait sembler plus rationnel que les Français de telle région votent pour un homme qu’ils connaissent et qui connaît leurs problèmes, et qu’à leurs tour ces élus choisissent entre eux, afin de l’élever au poste suprême, l’homme qui leur semble le mieux doué. Malheureusement, dès qu’ils sont loin des électeurs commettent bien des sottises et des malhonnêtetés, matérielles ou morales. L’hémicycle est un théâtre où le langage s’enfle, le donnant-donnant s’instaure et les coalitions prennent le pas sur les alliances. Bref, l’élection présidentielle à deux degrés aboutit à préférer Deschanel à Clémenceau, à contraindre Millerand à démissionner et à réélire Lebrun.

L’élection directe au suffrage universel, on pourra vite en inventorier les tares ; l’exemple des Etats-Unis, pour différent que soit le mécanisme, permet déjà de les prévoir. L’expérience du 5 décembre serait grave, essentielle, passionnante si elle avait vraiment lieu ; mais, malgré le suspens méprisant qu’il nous a infligé et le révoltant chantage du chaos dont il use, le général de Gaulle sera réélu, et ne l’est-il pas déjà ?

Ceux qui se présentent contre lui n’ont en vue que « l’horizon 72 » ou quelque millésime antérieur, car, avec une belle muflerie, ils expédient allégrement dans l’autre monde « le plus illustre des Français » avant la fin du septennat. Voilà donc nos candidats obligés – tout en n’en croyant rien – de nous faire croire qu’ils ont la moindre chance le 5 décembre. Cela fausse le dialogue ; ou plutôt le monologue ; ou plutôt cette foire grossière où les visages comptent d’abord. Si M. Mitterrand se rasait un peu mieux, il aurait plus de chances ; si les initiales de M. Tixier-Vignancour ne formaient pas le sigle de la télévision, il en aurait peut-être moins – voilà où nous en sommes. C’est le dernier nommé qui donne le ton, d’une manière détestable, avec son cirque ambulant et ses « magnifiques jeunes gens » si prompts à casser la figure des contradicteurs.

Ces immenses gueules placardées sur les murs rappellent à la fois Hitler Et Johnny Hallyday, Mao Tse-toung et le soutien-gorge machin. Pour un futur chef des français, il s’agit de se lancer comme une lessive. Je suis bien naïf ou retardataire, mais cela m’inquiète et m’humilie. Si le fils d’un des candidats était champion de natation, il ferait beaucoup pour les chances de papa. Voilà où on en vient quand on en appelle directement à un peuple qu’on a, entre temps, abruti ou laissé abrutir de propagande, de publicité, de télévision ou de tiercé. Car le remède n’est point de ne pas en appeler au peuple ; il serait de le désintoxiquer – ce qui exigerait des gouvernements à venir le seul vrai courage politique : affronter l’impopularité. La fameuse stabilité le leur permet enfin.

Est-ce que, oui ou non, le fait de vois cinq ou six films chaque semaine procure une sorte d’aliénation très préjudiciable ? Psychiatres et juges répondent oui ; l’O.R.T.F. répond non. Est-ce que oui ou non, le fait de gagner des sommes considérables par le seul jeu de hasard est de nature à fausser toutes les valeurs sociales et morales ? N’importe quel honnête homme répond oui ; l’Etat français, initiateur et bénéficiaire du tiercé, répond non.

Si, parmi les poisons du siècle, je cite ces deux-là, c’est qu’ils tiennent leur rôle dans « ces présidentielles », lesquelles se jouent sur le petit écran et figurent, aux yeux de beaucoup de Français, un gigantesque tiercé. Soyez-sûrs que la prochaine fois, on prendra des paris ! et qu’on verra proliférer des gadgets comme aux Etats-Unis, lesquels demeurent, hélas ! ici encore notre guide et notre modèle. L’un des candidats n’a-t-il pas cru devoir faire écrire de lui dans une brochure dont la démagogie illustre mon propos, qu’il est « en quelque sorte un Kennedy français » ? Un tel slogan donnerait envie à n’importe qui de crier « Vive de Gaulle ! ». Comment des hommes estimables laissent-ils leurs propagandistes utiliser des arguments et des formules dont un marchand de savon ne voudrait plus ? Mais eux-mêmes ne multiplient-ils pas les promesses gratuites et contradictoires ? C’est, pour deux semaines encore, le règne de l’irresponsabilité et de l’impunité.

Pour moi, je compte les jours d’ici le 5 décembre. Chaque fois que, sur les ondes, un journaliste parle des élections « présidentielles », je ne sais quel inconscient malveillant me souffle « pestilentielles »…