Sondages : y a-t-il des informations « sensibles » ?

11 juin 2009

Alain Garrigou, spécialiste des sondages s’il en est, a publié hier deux tribunes que je vous livre sans modification.

Les sondages électoraux les plus intéressants sont les sondages de jour du vote ou ceux qu’on appelle bizarrement « sortie des urnes » (SSU). Après le déluge des sondages sur les intentions de vote, dont on sait le peu d’intérêt pour la connaissance mais l’intérêt stratégique, ce sont des sondages sur un vote réel, avec leurs biais déclaratifs sans doute, même si les corrections sont plus aisées. Ils ne concernent pas une vision du futur qu’on n’anticipait pas forcément si l’on n’était pas un sondé, mais un acte accompli le même jour. Ces sondages ont permis d’ouvrir la boite noire des totalisations de suffrages telles que les livrent les résultats électoraux par bureau, communes, départements et pays. On peut donc relier les suffrages à l’identité sociale des votants, selon l’âge, le genre, le niveau d’instruction, la catégorie sociale. Et parler avec un peu d’abus d’un vote féminin, d’un vote jeune, d’un vote troisième âge, d’un vote populaire, etc. Par rapport aux corrélations spatiales de l’ancienne géographie électorale, c’est un avantage significatif. Ces sondages peuvent en outre produire des significations accordées au vote par les électeurs. Même si ces représentations légitimantes et a posteriori doivent être analysées comme toute perception déclarée, elles ne sont pas a priori dénuées d’intérêt.

Dans les années 1970-1980, les sondages de jour du vote ont pris une grande importance dans le commentaire électoral, avec le succès enfin remporté par les sondages. Au cours des élections récentes, ils sont manifestement moins sollicités. Ou plutôt, la dimension qu’on appellera sociologique a été marginalisée, à l’inverse de la dimension politique. Lors des soirées électorales des deux tours de l’élection présidentielle de 2007, aucun commentateur ne s’était arrêté sur le vote féminin, le vote jeune, etc. Un peu comme si la dimension gênait. Les tableaux statistiques ne furent guère diffusés.

Les élections européennes du 7 juin 2009 n’ont pas provoqué une longue campagne ni le même intérêt à en juger par le record d’abstention. Si les instituts de sondage n’ont pas été mobilisés au même degré, il y eut au moins un sondage de jour du vote : TNS Sofres / Logica. Quoique effectué pour France Télévisions, Le Monde et Le Point, il n’a guère été évoqué sur l’antenne de France 2 sauf une allusion aux attentes des sondés en matière de réforme. Il n’a surtout pas été question d’une différenciation du vote par catégorie sociale. Le lendemain, un de partenaires de l’opération, le journal Le Monde publiait un article sur la dimension sociale de l’abstention mais sans l’appareil statistique. Et par ailleurs, rien n’était publié sur les corrélations sociales des choix électoraux.

Il faut signaler l’avantage qui permet à un sondage d’interroger les abstentionnistes dans un scrutin remarquable par le niveau d’abstention. Il n’est pas si évident d’entendre ceux qui se taisent. Ni si simple. Une part d’abstentionnisme est inaccessible quand on sait que l’abstention est fortement corrélée à la marginalité sociale. L’abstentionnisme électoral est plus élevé chez les exclus et les pauvres, c’est-à-dire les catégories où, selon le jargon professionnel, le taux de contact est le plus faible de même que le taux de réponse. Le sondage de jour du vote montre d’ailleurs les limites de ce genre de méthodologie qui risque de produire surtout des artefacts. Quand aux raisons de ne pas voter, posées comme le fruit d’une décision, selon le libellé très problématique de la question, seulement 3% des sondés par TNS Sofres répondent ne jamais voter, c’est manifestement erroné au regard de l’émargement des listes. En outre s’agit-il d’inscrits ou de non inscrits, les premiers comptabilisés dans l’abstention, et pas les seconds ? On ne regrettera pas cette imprécision car de toute façon, on ne peut le savoir. Du moins par un sondage. Avec 3%, on est de toute façon très loin du compte. Et on en est d’autant plus loin qu’on peut de moins en moins négliger une non inscription qui prend de nouvelles proportions et qui dans bien des endroits est la première forme de l’abstention. L’examen des questions de motivations n’est pas neutre. Une forme de cécité se développe dans la politologie qui consiste à poser aux sondés des questions qui ne se posent pas ou encore à les faire parler dans les catégories dominantes et légitimes de la politique. Ainsi, toujours dans le même sondage TNS Sofres, cette question sur les réformes : « Souhaitez-vous que, dans les mois qui viennent, le rythme des réformes menées par le gouvernement se maintienne, s’accélère, ralentisse ». Seuls 6% des sondés sont sans opinion. Or, la question n’a aucun sens ou plutôt pas le même sens pour tous. Dans tous les cas, cela n’a pas le même sens selon que l’on est favorable au gouvernement ou défavorable. Cela donne cependant moins un partage absurde que pas de partage du tout car entre les trois hypothèses proposées, cela signifie que tout le monde est favorable aux réformes menées par le gouvernement. Certains électeurs de l’UMP souhaitent que le rythme ralentisse… Dans ce type d’interrogation, il existe donc une faute méthodologique mais aussi un biais idéologique. Le sens du vote, déjà forgé par le bulletin de vote, comme cela n’a pas été si simple de le faire au cours du XIX ème siècle, doit encore être modelé par le sondeur et ses commanditaires puis par le journaliste. Ils effectuent ce travail que Max Weber a appelé la « domestication des dominés », avec un redoublement qui fait du vote une expression doublement contrainte. Donner une signification politique aux votes, même dans les catégories préétablies des questions fermées, nécessite de juger sur pièces. En outre refuser de relier les votes aux positions sociales des électeurs préserve moins la liberté du citoyen que la puissance du prince issu des urnes.

A. G.

Source : http://observatoire-des-sondages.org/Sondages-y-a-t-il-des-informations.html


Leçon de méthode à l’usage des journalistes politiques

11 juin 2009

Alain Garrigou, spécialiste des sondages s’il en est, a publié hier deux tribunes que je vous livre sans modification.

La soirée électorale du 7 juin 2009 a obéi aux règles invariables de ce genre d’exercice fixé depuis une cinquantaine d’années. Après le suspens de l’attente des résultats, les acteurs politiques se sont livrés aux joutes habituelles sur le bilan et l’avenir. Quant au commentaire médiatique, il les accompagne avec ses propres règles : une mention rapide de l’abstention pour se focaliser sur les suffrages exprimés (les voix « qui comptent »), un congédiement rapide des électeurs dont les suffrages exprimés sont censés être des messages politiques et un bavardage sur les proches perspectives du jeu politique. Dans la chaleur des salles de rédaction, on saisit mieux les enjeux politiques des palais que les gestes, fussent-ils électoraux, des masses électorales. Depuis plus d’un siècle et demi d’histoire des élections, l’analyse électorale a pourtant forgé des outils d’analyse sans lesquels il n’est pas de commentaire rigoureux, minimalement scientifique. Les commentateurs patentés s’en sont affranchis encore un peu plus avec les élections européennes de 2009 et on peut craindre que cette ignorance ne marque pas seulement un peu plus de mépris pour la méthode d’analyse du vote mais aussi un mépris croissant pour le vote.

Pour un analyste du vote, l’examen de l’ensemble de la presse écrite est affligeant. Le parti pris politique est toujours plus ou moins transparent. En la matière, selon la formule d’Austin, « dire, c’est faire ». Le commentaire électoral fonctionne peu ou prou comme un discours performatif. Depuis ses débuts au XIX ème siècle, le commentaire médiatique fait l’élection. Il est faux mais pas innocent de croire et de faire croire que les chiffres donnent le résultat final et nu d’une élection. Pour une partie, variable selon les élections et semble-t-il croissante, ce sont les commentateurs qui font le sens du vote en faisant semblant de le décrire ou de l’analyser. Ils sont à cet égard des acteurs politiques à part entière qui ne sauraient se cacher derrière une petite vertu déontologique. Mais peut-il en être autrement ? La méthodologie de l’analyse électorale fixe un certain nombre de règles qui ont justement cette fonction protectrice d’éviter de se laisser entraîner par l’esprit partisan. Or, il semble bien que nul ne les connaisse. Que trouvons-nous en effet dans les commentaires médiatiques ? Un exposé très plat de l’arrivée d’une course hippique. La longue dégradation de la qualité de l’analyse politique se traduit aussi dans le commentaire électoral.

Limitons-nous à deux points :

  • Les abstentionnistes sont rapidement oubliés. C’est la règle. Mais une règle idéologique et non une règle méthodologique. Or, cela a-t-il le même sens d’étudier des suffrages exprimés sur une participation constante ou sur une participation très fluctuante ? Bien sûr, non. Une bonne partie des résultats risque en effet de dépendre de la mobilisation différentielle. Cela est régulièrement évoqué sous le chapitre rebattu de la qualité de la campagne alors que les études classiques doutent de leur efficacité. La croyance fonctionnelle explique cette invocation en forme de lapalissade : celui qui arrive en tête a forcément fait une meilleure campagne. La politique est à cet égard à l’image de la religion : la foi tient lieu d’explication. Dans le cas des élections européennes, le niveau record d’abstentions ne posait-il pas en outre un problème particulier ? La réponse est négative pour les commentateurs médiatiques qui l’ont immédiatement oublié. Sauf exception. On peut se demander à quel niveau l’abstention serait prise en compte par les commentateurs. Ce n’est pas seulement une question de fiction. Sachant que les électeurs du troisième âge sont ceux qui votent le plus et les jeunes ceux qui votent le moins, l’abstention va continuer à croître. Les générations d’électeurs (les cohortes dans le jargon) seront remplacées par des générations d’abstentionnistes. Alors, le seuil se situe-t-il à 70 %, perspective proche, à 80 % ou à 90 %. Bref, une démocratie sans peuple est-elle encore une démocratie ? Où il y a place pour du commentaire électoral ? Nous y sommes déjà largement arrivés et cela ne suscite pas d’interrogation. Les journalistes politiques s’interrogent à longueur de colonnes sur le remaniement ministériel, le sort de tel ou tel dirigeant, les intentions du président, les règlements de compte dans les partis.

  • Autre règle de méthode d’analyse totalement négligée : on ne doit pas seulement raisonner sur des pourcentages mais sur des chiffres absolus. Ils ont été d’autant plus oubliés qu’ils marquaient cette forte abstention qu’on souhaitait oublier. On ne décide pas des règles à suivre en fonction de ses intérêts. Or si on regarde les chiffres absolus, il est un certain nombre de conclusions qui doivent être tirées et qui vont totalement à l’encontre des gros titres. Prenons la principale. Le succès de l’UMP et du président Sarkozy, a-t-on lu partout. Cela est exact parce que le parti arrive largement en tête et qu’il emporte le plus grand nombre de sièges. En considérant les chiffres absolus, la presse aurait pu faire ses titres avec un échec de Nicolas Sarkozy. Les listes UMP ont en effet obtenu 4,8 millions de voix contre 11,4 pour Nicolas Sarkozy au premier tour de l’élection présidentielle de 2007. En 2 ans, cela fait 6,6 millions de suffrages manquants. Simple effet de la forte abstention ? Si l’on considère les pourcentages, le recul est forcément moins net mais réel. Les listes UMP obtiennent 27,8 % des suffrages exprimés contre 31,18%. Mais qui se soucie des élections européennes ? Sinon les heureux élus. Dans la perspective de l’échéance présidentielle de 2012, autrement importante, les résultats de l’élection européenne sont de très mauvaise augure pour le président sortant.

Ce n’est pas le lieu d’examiner les changements, à commencer par ceux de l’électorat, qui vont mettre Nicolas Sarkozy dans une situation très difficile. Les conseillers de l’Elysée savent cela mais ce n’est pas leur rôle de publier leurs conclusions. Il n’en va pas de même pour les journalistes politiques qui, sauf exception, montrent les limites à la fois intellectuelles et sociales de leurs commentaires et une orientation idéologique, consciente ou non. Quant à leurs lecteurs, il suffit de consulter les réactions des internautes pour constater que certains savent encore compter les suffrages et s’étonner que leurs journaux ne les reproduisent pas. Une note optimiste dans la misère du commentaire médiatique.

A.G.

Source  : http://observatoire-des-sondages.org/Lecon-de-methode-a-l-usage-des.html